Au sommet de sa conscience, l’être humain est seul. Cette solitude peut sembler étrange, inconnue et lourde. Les hommes sans sagesse cherchent à fuir ce poids en se distrayant, et redescendent aussitôt de ce point culminant jusqu’en bas ; les sages demeurent à cette hauteur par la prière.
Notre rapport à Dieu, celui qu’il désire de nous, consiste dans la réalisation constante de sa volonté. Mais les intérêts de la vie, nos passions, nous en tirent sans cesse. Ayant compris cela, nous recourons à l’expression extérieure, verbale, de notre relation avec Dieu : la prière, et nous tâchons d’éveiller en nous‑mêmes la conscience vivante de notre dépendance à son égard. Une telle prière nous rappelle nos péchés et nos devoirs, et nous préserve des tentations, si, au moment de la tentation, nous parvenons à éveiller en nous un sentiment de prière.
L’être humain est une limitation, et c’est pourquoi Dieu, quelle que soit la manière dont on le conçoit, n’est pas une personne. Et pourtant, la prière est une invocation adressée à Dieu. Comment donc s’adresser à l’impersonnel ?
Les astronomes savent que ce qui bouge dans leur champ de vision n’est pas le ciel étoilé, mais la Terre, sur laquelle ils se tiennent avec leur observatoire et leur télescope. Mais ce sont les mouvements des étoiles qu’ils inscrivent, non ceux de la Terre ; il n’existe pas d’autre moyen. Il en est de même pour la prière. Dieu n’est pas une personne ; mais moi, je suis une personne, et je ne peux exprimer ma relation à Dieu d’aucune autre manière que comme à un Dieu personnel, même si je sais qu’il ne peut être une personne.
Comment un être humain impuissamment pris au piège dans une mine, gelant dans la glace, affamé en mer ou en isolement, ou simplement en train de mourir, sourd et aveugle, pourrait‑il vivre le reste de sa vie s’il n’y avait pas la prière ?
Comme il est bon, pour un être humain, que, las et accablé par ses vaines recherches du bien dans la vie du monde, il étende les mains vers Dieu.
— Pascal
Un être humain ne peut vivre sans prière que s’il est soit totalement dominé par ses passions, soit lorsque toute sa vie est déjà un service à Dieu. Mais pour l’homme qui lutte contre ses passions et qui se reconnaît encore loin de l’accomplissement de ce qu’il considère comme son devoir, la prière est une condition nécessaire de la vie.
