Lecture de la semaine 2 de décembre
<t>Enseignements des Douze Apôtres Préface En 1883, le métropolite grec Bryennios découvrit à Constantinople, dans un ancien recueil d’enseignements chrétiens, un texte intitulé Enseignement des douze apôtres, ou encore Enseignement du Seigneur transmis aux nations par les douze apôtres. Jusqu’alors, ce livre n’était connu que par son titre, bien qu’il fût considéré par certains maîtres de l’Église comme une œuvre sacrée. Ce texte contient l’essence même de l’enseignement chrétien. Il reprend, avec d’autres termes et quelques compléments, les grandes vérités exposées dans le Sermon sur la montagne de Matthieu et dans le sixième chapitre de Luc. Ainsi, dans l’enseignement sur le don à celui qui demande, il est ajouté : « Bienheureux celui qui donne selon le commandement, car il est sans faute ; mais malheur à celui qui prend, car celui qui prend, s’il est dans le besoin, est justifié, tandis que celui qui n’en a pas besoin devra répondre pourquoi et pour quoi il a pris. » On y trouve aussi une précision absente des Évangiles : l’aumône n’est véritablement aumône que lorsqu’elle vient d’une main qui a travaillé, c’est-à-dire lorsque ce qui est donné a été gagné par l’effort du donateur. Le chapitre 4 exprime encore plus clairement qu’un chrétien ne doit rien considérer comme sa propriété, et qu’il ne peut aider les nécessiteux que par son propre travail. On y trouve aussi un enseignement admirable et très important sur la manière dont un chrétien doit traiter les hommes selon leur disposition d’esprit : « N’aie de haine pour personne ; au contraire, reprends certains, prie pour d’autres et aime les autres plus que ton âme. » Il est évident que l’ordre de reprendre certains concerne ceux qui s’égarent par ignorance ou par illusion, et que les reproches peuvent ramener sur le bon chemin. Il est conseillé de prier pour ceux qui n’entendent pas la réprimande ; cela correspond à ceux dont l’Évangile dit qu’il ne faut pas jeter les perles devant eux. Ici, la même idée est exprimée avec plus de douceur : on ne doit pas se détourner de ces personnes, mais prier pour elles, c’est-à-dire continuer à leur vouloir du bien et rester prêt à les aider si elles s’améliorent. Aimer plus que son âme, c’est évidemment parler de ceux qui sont unis par une même foi. Le chapitre 6 est également remarquable, car il répond à l’objection habituelle de ceux qui refusent les enseignements du Christ. « Si l’on fait cela, alors il faut tout faire », disent-ils. « Et si l’on fait tout, il faut renoncer à la vie, ce qui est impossible. » À cela, le texte répond : « Prends garde que personne ne te détourne de ce chemin ; car si tu peux porter tout le joug du Seigneur, tu seras parfait ; mais si tu ne le peux pas, fais ce que tu peux. » Outre ces explications et beaucoup d’autres, nouvelles et admirables, ce livre contient aussi des instructions sur la manière dont doit être célébré le baptême : il faut d’abord transmettre tous les enseignements au baptisé, c’est-à-dire à un adulte, puis le baptiser au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. L’Eucharistie y est mentionnée comme une prière d’action de grâce, récitée en assemblée au cours d’un repas, sans caractère sacramentel. La prière est également expliquée de manière très simple : elle doit consister à dire le Notre Père. Des instructions sont aussi données sur l’élection des évêques et des diacres, qui doivent être choisis par la communauté, sans aucune idée d’ordination. De nombreux autres préceptes concernant les apôtres et les prophètes y figurent également, en contradiction complète avec les usages existants. Et voici qu’apparaît ce livre, reconnu par tous les savants comme une œuvre de la fin du premier siècle ou du début du second, c’est-à-dire un monument chrétien antérieur à l’Évangile de Luc et contemporain de celui de Jean, une voix qui confirme, éclaire et renforce tout ce que nous savons de la dimension morale et vivante du christianisme, tout en s’opposant, sur bien des points essentiels, à son aspect extérieur. Que devrait-il se passer alors ? On pourrait croire qu’une telle découverte aurait provoqué le plus grand bouleversement dans le monde chrétien. Tous les chrétiens auraient dû, semble-t-il, s’emparer de ce monument, en étudier le contenu, en approfondir le sens, le comparer à leurs doctrines établies afin de les corriger selon lui. On aurait dû diffuser cette œuvre par millions d’exemplaires, la lire dans les églises, l’enseigner partout. Rien de tel n’a eu lieu, et jamais rien de tel n’a eu lieu. Quelques savants ont examiné ce monument du point de vue de l’histoire générale et de l’histoire ecclésiastique ; quelques spécialistes de différentes branches de la théologie en ont tiré des interprétations conformes aux doctrines du clergé, de sorte qu’il en ressort que les découvertes postérieures sont justes et non ce qui est écrit dans ce livre. Ainsi, la découverte de l’Enseignement du Seigneur transmis aux nations par les douze apôtres, autrement dit l’audition de la voix des saints des premiers siècles du christianisme, une voix qui confirme, éclaire et renforce tout ce que l’on sait de la dimension morale du christianisme, a eu beaucoup moins d’effet sur la société chrétienne qu’un fragment de Vénus nue découvert dans une fouille. Les œuvres posthumes d’un malheureux fou comme Nietzsche ou Verlaine sont retrouvées, et des centaines de milliers d’exemplaires en sont imprimés et distribués. Mais les paroles de ce Christ que nous sommes censés confesser, nous cherchons seulement à nous en débarrasser au plus vite, afin qu’elles ne gênent pas nos affaires importantes : les découvertes de nouvelles planètes, les querelles sur l’origine des espèces ou les dissertations sur les propriétés du radium, choses qui ne servent à rien. Oui, c’est bien cela : « Le cœur de ce peuple s’est épaissi, leurs oreilles entendent difficilement, et ils ont fermé les yeux, de peur de voir de leurs yeux, d’entendre de leurs oreilles, de comprendre de leur cœur et de se convertir, afin que je les guérisse. » Mais, grâce à Dieu, il existe encore parmi les masses des hommes pour qui cette voix venue du premier siècle reste précieuse, et qui y trouveront avec joie encore plus de lumière et de confirmation de la vérité qui éclaire leur vie et leur donne de la force. C’est pour eux que je réimprime ce texte. L’enseignement du Seigneur transmis aux nations par les douze apôtres Il existe deux voies : la voie de la vie et la voie de la mort ; et la différence entre elles est grande. La voie de la vie est la suivante : Aime d’abord Dieu qui t’a créé. Aime ensuite ton prochain comme toi-même, et ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse. Cet enseignement se résume en ces deux commandements :
— L. N. Tolstoï
Le premier commandement de l’enseignement est : aime Dieu qui t’a créé.
Bénis ceux qui te maudissent ; prie pour tes ennemis, pour ceux qui t’attaquent, et jeûne pour ceux qui t’offensent, car il n’est pas juste d’aimer seulement ceux qui t’aiment. Les païens font de même : ils aiment les leurs et haïssent leurs ennemis. Toi, aime ceux qui te haïssent, et tu n’auras plus d’ennemis.
Méfie-toi des désirs du corps et du monde.
Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre joue, et tu seras parfait. Si quelqu’un te force à l’accompagner un mille, fais-en deux avec lui. Si quelqu’un prend ton manteau, donne-lui aussi ta tunique. Si quelqu’un prend ce qui t’appartient, ne le réclame pas, car cela ne peut pas être autrement. Donne à celui qui te demande et ne réclame rien en retour, car le Père veut que chacun reçoive de tous ce qu’il a donné.
Bienheureux celui qui donne selon le commandement : il est juste ; mais malheur à celui qui prend, car seul celui qui prend par nécessité est dans le vrai ; celui qui prend sans besoin devra rendre compte du pourquoi et du pour quoi il a pris. Celui qui est pris dans le filet de Mammon sera tourmenté pour ce qu’il a fait, et ne sera libéré que lorsqu’il aura abandonné le dernier sou.
La miséricorde commande que ce qui t’appartient sorte de tes mains avant même que tu saches à qui tu vas le donner.
Le second commandement de l’enseignement est : aime ton prochain comme toi-même, c’est-à-dire ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse.
Ne tue pas, ne commets pas d’adultère, ne corromps pas les enfants, ne sois pas débauché, ne vole pas, ne pratique pas la magie, n’empoisonne pas, n’avorte pas, ne tue pas l’enfant dans le sein de sa mère ni celui qui est né, ne convoite pas ce qui appartient à ton voisin, ne jure pas, ne porte pas de faux témoignage, n’emploie pas un langage grossier, n’aie pas de pensées impures, ne sois pas double ni faux, car la duplicité est un piège de mort.
Que ta parole ne soit ni trompeuse ni vide, mais toujours pleine d’action. Ne sois ni avare, ni rapace, ni hypocrite, ni méchant, ni orgueilleux. Ne nourris aucune rancune contre ton prochain, ne hais personne, mais reprends les uns, prie pour les autres et aime les autres plus que ton âme.
Mon enfant, évite tout mal et tout ce qui lui ressemble.
Ne te mets pas en colère, car la colère mène au meurtre ; ne sois pas emporté dans les querelles ni dans la violence, car tout cela conduit au meurtre.
Mon enfant, fuis la convoitise, car elle mène à la débauche ; ne sois pas obscène et ne regarde pas avec des yeux avides ce que tu n’as pas besoin de voir, car cela mène à l’adultère.
Mon enfant, n’admets pas la divination, car elle mène à l’idolâtrie ; ne sois ni sorcier ni faiseur de prodiges, ne te mêle pas à de tels actes, car c’est de l’idolâtrie.
Mon enfant, ne sois pas trompeur, car le mensonge mène au vol. Ne sois pas amoureux de toi-même ni vaniteux, car cela conduit au vol.
Mon enfant, ne sois pas mécontent, car le mécontentement mène au blasphème ; ne sois pas arrogant ni querelleur, car cela conduit aussi au blasphème. Sois doux, car les doux hériteront la terre ; sois patient, compatissant, bon, humble et calme, et garde toujours mémoire des paroles que tu as entendues.
Ne t’élève pas dans ton cœur, ne laisse pas la confiance en toi prendre place en toi ; n’attache pas ton cœur aux puissants et aux orgueilleux, mais aux justes et aux humbles. Prends toujours pour bien tout ce qui t’arrive, sachant que rien n’arrive sans Dieu.
Mon enfant, souviens-toi jour et nuit de celui qui t’enseigne la parole de Dieu, et honore-le comme le Seigneur, car là où est la seigneurie, là est le Seigneur.
Recherche toujours les personnes saintes et fréquente-les, afin que leur parole apporte la paix à ton âme. Ne désire pas la division parmi les hommes, mais réconcilie ceux qui sont en conflit. Juge-les avec justice et, selon le visage de chacun, reprends-les pour leurs fautes. Ne sois pas d’esprit double et ne dis pas : « Cela peut être ainsi, ou autrement. »
Ne tends pas la main quand il faut recevoir, et ne la retiens pas quand il faut donner. Ce que tu as gagné de tes propres mains, donne-le en rançon de tes péchés. Ne tarde pas à donner, et quand tu as donné, ne le regrette pas, car tu connaîtras quelle bonne récompense accompagne ta bonté.
Ne te détourne pas de celui qui est dans le besoin, mais partage tout ce que tu as avec ton frère, et ne considère rien comme ta propriété, car si les biens immortels sont communs, à plus forte raison les choses périssables doivent-elles l’être.
Ne cesse pas de corriger ton fils ou ta fille, mais enseigne-leur dès leur jeunesse la crainte de Dieu. Ne commande ni à ton esclave ni à ta servante avec dureté, eux aussi espèrent le même Dieu que toi ; de crainte qu’ils ne cessent de craindre Celui qui est au-dessus de vous deux. Il faut commander non pas avec la domination des hommes, mais selon ce que l’Esprit a établi.
Déteste toute hypocrisie et tout ce qui déplaît à Dieu. N’abandonne pas les commandements du Seigneur, mais garde ceux que tu as reçus, sans rien y ajouter ni en retrancher. Repens-toi de tes péchés au milieu des croyants, et ne prie même pas tant que tu gardes du ressentiment dans ton cœur.
C’est la voie de la vie.
La voie de la mort est la suivante : elle est mauvaise et pleine d’abominations. Meurtre, adultère, luxure, débauche, vol, idolâtrie, magie, poison, rapine, mensonge, hypocrisie, duplicité, ruse, orgueil, méchanceté, confiance en soi, cupidité, langage grossier, jalousie, insolence, arrogance, vanité, persécution du bien, haine de la vérité, amour du mensonge, absence de reconnaissance envers la justice, refus du bien et ignorance du juste jugement, attachement non au bien mais au mal, ignorance de la douceur et de la patience, amour des choses futiles, recherche des récompenses terrestres, absence de pitié pour le mendiant, absence de travail pour les fatigués, ignorance de celui qui les a créés, meurtriers et corrupteurs d’enfants, destructeurs de l’image de Dieu, qui détournent du nécessaire et accablent les fatigués du travail, qui flattent les riches et jugent les pauvres avec injustice : partout et en tout, ce sont des pécheurs.
Prenez garde, mes enfants, à de telles personnes ; prenez garde que personne ne vous détourne de cette voie d’enseignement. S’aimer l’un l’autre
Je voudrais vous dire adieu. À mon âge, chaque rencontre est déjà un adieu aux hommes. Je veux vous dire brièvement comment, selon moi, les hommes doivent vivre pour que la vie ne soit plus ce mal et ce chagrin qu’elle semble être à la plupart, mais devienne ce que Dieu veut et ce que nous désirons tous : le bien et la joie.
Tout dépend de la manière dont chacun comprend sa vie. Si l’on comprend sa vie comme donnée à ce « moi » corporel — Ivan, Pierre, Marie — et si l’on pense que le but de l’existence est d’obtenir le plus possible de plaisir, de joie et de bonheur pour ce « moi », alors la vie sera toujours mauvaise et amère pour tous. Elle sera mauvaise parce que tout ce qu’un homme veut pour lui-même, les autres le veulent aussi ; et comme tous veulent pour eux-mêmes tout le bien possible, ce bien ne suffit jamais. De plus, si chacun vit pour lui-même, les hommes ne peuvent pas éviter de se séparer, de se battre, de se fâcher les uns contre les autres ; voilà pourquoi leur vie devient malheureuse.
Même lorsqu’ils obtiennent ce qu’ils désirent, cela ne leur suffit pas ; ils veulent toujours davantage et craignent qu’on ne leur retire ce qu’ils ont. Ils envient ceux qui possèdent ce qu’ils n’ont pas. Si l’homme comprend sa vie comme étant celle de son corps, alors la vie d’une telle personne ne peut être qu’une vie misérable.
Et c’est bien ainsi, aujourd’hui, pour presque tout le monde. Pourtant, la vie ne devrait pas être ainsi. La vie est donnée pour le bien, et c’est ainsi que nous la comprenons tous. Pour que la vie soit telle, il faut comprendre que notre vraie vie n’est pas dans notre corps, mais dans l’esprit qui vit dans notre corps, et que notre bien ne consiste pas à satisfaire ce que veut le corps, mais à faire ce que veut cet esprit qui est un et le même en nous tous.
Cet esprit veut ce qui est bon pour lui, et comme il est le même en tous les hommes, il veut le bien de tous. Vouloir le bien de tous, c’est aimer les hommes. Aimer les hommes, rien ne peut l’empêcher ; et plus un homme aime, plus sa vie devient libre et joyeuse.
Il s’ensuit que, pour satisfaire les désirs du corps, l’homme, quoi qu’il fasse, n’y parvient jamais complètement, parce que ce dont le corps a besoin n’est pas toujours accessible ; et lorsqu’il l’obtient, il doit lutter contre les autres. Mais l’homme peut toujours satisfaire son âme, car l’âme ne demande qu’amour, et l’amour n’a besoin d’aucune lutte. Non seulement il ne faut pas se battre avec les autres, mais plus on aime, plus on se rapproche des autres. Ainsi, rien ne peut empêcher l’amour ; et tout ce qu’un homme aime le rend non seulement plus heureux et plus joyeux, mais rend aussi les autres heureux et joyeux.
Voilà donc, chers frères, ce que je voulais vous dire en vous quittant : ce que tous les saints et les sages, le Christ et tous les sages du monde vous ont enseigné, à savoir que la vie qui nous a été donnée par Dieu ne nous a pas été donnée pour souffrir, mais pour que nous recevions ce bien que nous désirons tous, et que nous ne l’obtenons pas parce que nous comprenons mal la vie et n’agissons pas comme il faut.
Nous nous plaignons que notre vie est mal organisée, mais nous ne pensons pas que ce n’est pas la vie qui est mal organisée, c’est nous qui faisons mal. C’est comme un ivrogne qui se plaindrait que sa vie est mauvaise parce qu’il y a trop de tavernes, alors qu’il y a tant de tavernes justement parce qu’il y a beaucoup d’ivrognes. La vie est donnée aux hommes pour le bien, pourvu qu’ils s’en servent comme il faut. Si les hommes ne vivaient pas dans l’envie mutuelle, mais dans l’amour, la vie serait une bénédiction constante pour tous.
Partout, aujourd’hui, on dit qu’il faut changer l’organisation de la vie pour la rendre meilleure. Mes chers frères, ne croyez pas cela. Quel que soit l’agencement social proposé, votre vie peut devenir meilleure ou pire selon l’état de votre âme. Et n’oubliez pas que ceux qui veulent arranger la vie ne sont même pas d’accord entre eux : chacun propose un système, chacun le croit meilleur, et chacun contredit les autres. Mais même s’il existait le meilleur des systèmes, comment pourrait-on faire vivre les hommes selon lui, alors qu’ils sont habitués à vivre mal et qu’ils aiment cela ? Tant que les hommes sont mauvais, aucune bonne organisation ne peut rendre leur vie bonne.
Si donc un meilleur ordre de vie existe, il faut d’abord que les hommes eux-mêmes deviennent meilleurs. On vous promet souvent une belle vie pour plus tard, à condition que vous supportiez la mauvaise vie présente et que vous combattiez, même en violant ou en tuant, pour introduire ce bon ordre. C’est-à-dire qu’on vous promet une bonne vie après vous avoir rendus encore pires qu’aujourd’hui. Ne le croyez pas. Pour que la vie soit belle, il n’existe qu’un seul remède : que les hommes deviennent meilleurs. Alors la vie s’arrangera d’elle-même.
Votre salut, comme celui de tous les hommes, ne réside pas dans une organisation pécheresse et violente de la vie, mais dans l’organisation de votre âme. Avec une telle âme, chacun recevra pour soi et pour les autres le plus grand bien, le seul ordre de vie véritablement désirable. Le vrai bien, celui que cherche tout cœur humain, ne nous est donné par aucune organisation future fondée sur la violence ; il nous est donné maintenant, à chaque instant, par l’amour.
Ce bien nous a été donné depuis toujours, mais les hommes ne l’ont pas compris ni accepté. Le moment est venu où il nous est impossible de ne pas l’accepter, car l’horreur et la souffrance de notre vie sont devenues insupportables. Il est également impossible de ne pas reconnaître l’enseignement véritable qui nous est révélé de plus en plus clairement par le Christ. Notre salut est désormais en une seule chose : comprendre que notre vraie vie n’est pas dans notre corps, mais dans l’esprit de Dieu qui vit en nous, et, par conséquent, diriger tous nos efforts non plus vers les affaires du monde, mais vers ce qui seul importe pour l’homme : cultiver et affermir en nous l’amour, non seulement pour ceux qui nous aiment, mais, comme le disait le Christ, pour tous les hommes, et surtout pour ceux qui nous sont étrangers et pour ceux qui nous haïssent.
Notre vie est si éloignée de cela qu’un tel changement de direction semble impossible. Mais ce n’est qu’une apparence : l’amour de tous, même de ceux qui nous haïssent, est plus naturel à l’âme humaine que la haine et la lutte. Ce changement de compréhension n’est pas seulement possible ; au contraire, il est devenu nécessaire, car il n’est plus possible de continuer sur la voie amère que nous suivons. Cette transformation seule peut sauver les hommes des malheurs qu’ils subissent ; elle finira donc nécessairement par se produire.
Pourquoi donc vous tourmenter ? N’oubliez pas que le plus grand bien vous est destiné, et recevez-le. Tout est en vous. C’est si simple, si facile et si joyeux.
Peut-être des hommes souffrants, pauvres et opprimés diront-ils : « Oui, cela peut convenir aux riches et aux puissants ; il leur est facile d’aimer leurs ennemis quand ceux-ci sont en leur pouvoir. Mais pour nous, qui souffrons et qui sommes opprimés, cela est difficile. » Ce n’est pourtant pas vrai. Les riches comme les pauvres doivent changer leur compréhension de la vie. Il est même plus facile pour les pauvres de le faire : ils n’ont qu’à ne pas participer à des actions contraires à l’amour, à ne pas prendre part à la violence, et tout ce système hostile à l’amour s’effondrera de lui-même. Pour les puissants, c’est beaucoup plus difficile, car ils doivent renoncer aux séductions du pouvoir et de la richesse. Les pauvres n’ont pas à créer de nouvelle violence et, surtout, ils n’ont pas à prendre part à l’ancienne.
À mesure que l’homme grandit, l’humanité grandit aussi. La conscience de l’amour a grandi et grandit encore au point que nous ne pouvons plus nous empêcher de voir qu’elle doit nous sauver et devenir la base de notre vie. Ce qui se fait aujourd’hui n’est plus que les derniers spasmes d’une vie violente, méchante et sans amour, qui meurt.
Il est désormais clair que toutes ces luttes, toute cette haine, tous ces systèmes de violence n’ont aucun sens, qu’ils ne servent qu’à accroître les désastres. Et il est tout aussi clair que le salut, unique, simple et facile, réside dans la conscience du principe fondamental de la vie pour tous : l’amour. Ce principe remplace nécessairement, sans effort, le plus grand mal par le plus grand bien.
Une légende dit que l’apôtre Jean, parvenu à une extrême vieillesse, n’était plus rempli que d’un seul sentiment et ne répétait plus qu’une seule phrase : « Petits enfants, aimez-vous les uns les autres. » Ainsi parlait la vieillesse, c’est-à-dire une vie parvenue à sa limite ; ainsi parle la vie de l’humanité parvenue à sa limite connue.
La vie est simple : tu nais, tu grandis, tu arrives à maturité, tu vieillis, et tu meurs. Le but de la vie peut-il être en toi-même ? Probablement pas. Alors que suis-je ? se demande l’homme. Et il n’y a qu’une réponse : je suis quelque chose qui aime. Au début, il semble qu’il ne s’aime que lui-même, mais il suffit de vivre un peu, de réfléchir un peu, pour voir qu’on ne peut pas s’aimer soi-même dans une vie qui passe et meurt. On sent qu’il faut aimer — et s’aimer. Mais en m’aimant, je vois bien que l’objet de cet amour n’est pas digne d’amour ; pourtant je ne peux pas ne pas aimer.
Il y a de la vie dans l’amour. Mais qui aimer alors ? soi-même, ses proches, ses amis, ceux qu’on aime ? Au début, il semble que cela suffise, mais tous ces êtres sont imparfaits, changent, et surtout meurent. Que faut-il donc aimer ? Il n’y a qu’une réponse : aimer tout, aimer le principe de l’amour, aimer l’amour, aimer Dieu. Aimer non pas pour celui qu’on aime, ni pour soi-même, mais parce qu’il y a l’amour. Comprendre cela, et tout le malheur de la vie humaine s’efface, tandis que son sens devient clair et joyeux.
Peut-être dira-t-on : « Ce serait bien si tout le monde vivait ainsi ; mais ce n’est pas le cas. Si je donne tout à l’amour pendant que les autres vivent pour eux-mêmes, que deviendront mes proches, ma famille, ceux que j’aime ? Parler d’amour, on en parle depuis longtemps, mais personne ne le suit. Et on ne peut pas le suivre. Ce ne serait possible que si tous les hommes, d’un seul coup, transformaient leur vie matérielle en vie spirituelle ; mais il n’y a pas de miracle, donc tout cela ne sont que des mots. »
C’est ainsi que parlent les hommes pour se consoler dans leur mensonge et leur vie habituelle. Mais, au fond, ils savent qu’ils ont tort. Leurs arguments ne tiennent pas, car pour le bien du monde, la vie corporelle exige effectivement des changements extérieurs ; mais il n’en va pas de même pour la vie spirituelle : l’amour de Dieu et des hommes apporte le bien à l’homme non par ses conséquences, mais par lui-même. Il lui apporte un bien complet, indépendamment de ce que font les autres et de ce qui se passe dans le monde. Aimer, c’est se livrer à Dieu, faire la volonté de Dieu ; or Dieu est amour, c’est-à-dire qu’il veut le bien de tous et ne peut donc vouloir que l’homme se perde en accomplissant sa loi.
L’homme qui aime, même s’il meurt parmi les hommes comme le Christ est mort sur la croix, ne meurt pas. Sa mort est alors joyeuse pour lui et porteuse de sens pour les autres ; elle n’est plus désespérée et vide comme la mort des gens du monde. L’excuse consistant à dire : « Je ne peux pas me donner à l’amour, car les autres ne le feront pas et je resterai seul », n’est pas plus valable que celle d’un homme qui refuserait de travailler pour se nourrir sous prétexte que les autres ne travaillent pas.
Oui, chers frères, mettons notre vie à fortifier en nous l’amour, et laissons le monde aller comme il veut, c’est-à-dire comme Dieu l’a déterminé. Faisons cela, et vous verrez que nous y gagnerons le plus grand bien, que nous ferons à tous les hommes tout le bien possible.
C’est si simple, si facile et si joyeux. Aimez chaque homme, non seulement ceux qui vous aiment, mais tous les hommes, surtout ceux qui vous haïssent, comme le Christ l’a enseigné, et la vie devient une joie ininterrompue ; toutes les questions que les hommes cherchent vainement à résoudre par la violence cessent non seulement d’être résolues, mais cessent d’exister. « Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères. Celui qui n’aime pas demeure dans la mort. Celui qui aime son frère demeure dans la vie éternelle. »
Encore un mot, chers frères.
Il est impossible de savoir si une chose est bonne ou mauvaise sans l’avoir vécue dans la réalité. Si l’on dit à un paysan qu’il est bon de semer le seigle en rangs, ou à un apiculteur qu’il est bon de construire des ruches à cadres, un paysan raisonnable comme un apiculteur raisonnable feront l’expérience pour savoir si ce qui leur est proposé est vrai. Il en va de même dans tous les domaines de la vie. Pour savoir jusqu’à quel point les enseignements de l’amour sont applicables dans la vie, faites-en l’épreuve. Essayez de vivre pendant un certain temps selon toutes les exigences de l’amour : vivez de telle sorte qu’avec chaque homme, avec chaque voleur, avec chaque ivrogne, avec chaque patron grossier ou subordonné, vous ne quittiez pas l’amour, c’est-à-dire que dans vos relations avec lui, vous gardiez à l’esprit non ce qu’il est pour lui-même, mais ce qu’il doit être pour vous. Puis, après avoir vécu ainsi, demandez-vous si cela a été difficile, si cela a dégradé ou amélioré votre vie, et, selon l’expérience, décidez si l’accomplissement de l’amour apporte réellement du bien dans la vie, ou si ce ne sont que des paroles.
Faites-en l’expérience. Essayez, au lieu de rendre le mal pour le mal, au lieu de condamner un homme qui vit mal, de répondre par le bien au mal ; au lieu de répondre par la grossièreté, de ne rien dire de mauvais à quiconque, de ne pas être dur même avec un animal, même avec un chien, mais d’agir avec douceur et affection. Vivez ainsi pendant un jour, deux jours, trois jours, ou davantage encore pour en faire l’expérience, et comparez votre état moral à ce qu’il était auparavant. Vous verrez qu’au lieu d’un état sombre, irrité et pesant, vous deviendrez lumineux, joyeux, heureux. Et si vous vivez ainsi pendant une semaine, puis une autre, puis une troisième, vous verrez votre joie intérieure grandir sans cesse, tandis que vos affaires ne s’en porteront pas plus mal, mais au contraire mieux.
Essayez donc, chers frères, et vous verrez que l’enseignement de l’amour n’est pas une théorie vide, mais une réalité vivante, la chose la plus compréhensible et la plus nécessaire.
— Tolstoï
