Lecture de la semaine 1 de décembre
<t>Femmes La vocation de chaque être humain, homme ou femme, est de servir les autres. Sur ce point général, je crois que toutes les personnes qui ne sont pas moralement corrompues sont d’accord. La différence entre l’homme et la femme ne tient pas à la fin poursuivie, mais aux moyens par lesquels chacun y parvient, c’est-à-dire à la manière dont ils servent les hommes. L’homme sert les autres par le travail physique, en gagnant leur subsistance, par le travail de l’esprit, en étudiant les lois de la nature pour les maîtriser, et par le travail social, en établissant des formes de vie et des relations entre les hommes. Les moyens de servir les autres sont donc très variés pour l’homme ; toutes les activités humaines, à l’exception de l’enfantement et de l’allaitement, entrent dans ce champ. La femme, en plus de pouvoir servir les autres par les mêmes moyens que l’homme, est portée, par sa nature même, vers un service qui échappe précisément au domaine d’action de l’homme. Le service de l’humanité se divise naturellement en deux parties : l’une consiste à accroître le bien dans l’humanité existante, l’autre à poursuivre l’humanité elle-même. La première revient surtout à l’homme, car il est privé de la possibilité de remplir la seconde ; la seconde revient surtout à la femme, car elle est seule à pouvoir l’assumer. Cette différence ne peut pas, ne doit pas et ne devrait jamais être effacée. Elle n’est pas inventée par les hommes ; elle découle de la nature même des choses. De cette différence naissent aussi les devoirs de l’un et de l’autre, ainsi que l’appréciation des vertus et des vices des femmes et des hommes, appréciation qui a toujours existé, existe encore et existera tant que les hommes auront raison. Il en a toujours été ainsi et il en sera toujours ainsi : un homme qui consacre une grande partie de sa vie au travail physique, intellectuel et social qui lui revient, et une femme qui consacre la majeure partie de sa vie à l’enfantement, à l’allaitement et à l’éducation des enfants, auront également le sentiment d’accomplir ce qu’ils doivent. Et en faisant cela, ils susciteront également le respect et l’amour des autres, car chacun accomplit ce qui lui est destiné par sa nature. La vocation de l’homme est plus diverse et plus large ; celle de la femme est plus monotone et plus étroite, mais plus profonde. C’est pourquoi il en a toujours été et il en sera toujours ainsi : un homme qui a des centaines de devoirs, même s’il en trahit un ou dix, demeure un homme bon et inoffensif, car il a tout de même accompli une part de sa vocation. La femme, elle, ayant un nombre réduit de devoirs, dès qu’elle en trahit un seul, se situe moralement bien plus bas que l’homme qui en a trahi dix parmi des centaines. C’est là une opinion qui a toujours existé et qui existera toujours, parce qu’elle correspond au fond même des choses. Pour accomplir la volonté de Dieu, l’homme doit Le servir dans le travail du corps, de l’esprit et de la morale ; par tous ces moyens, il peut atteindre son but. Les moyens dont dispose la femme pour servir Dieu sont surtout, et presque exclusivement, les enfants, car elle seule peut les mettre au monde. C’est par eux qu’elle est appelée à servir les hommes et Dieu ; c’est par ses enfants qu’elle sert la femme. Ainsi, l’amour pour ses enfants, implanté dans la femme, cet amour exceptionnel contre lequel il est vain de lutter par des arguments rationnels, sera toujours et doit toujours être le propre de la femme-mère. Cet amour pour l’enfant en bas âge n’est nullement de l’égoïsme ; c’est l’amour du travailleur pour l’œuvre qu’il accomplit tant qu’elle est entre ses mains. Retirer au travailleur l’amour de son œuvre, c’est rendre ce travail impossible. Il en va de même pour la mère. L’homme sert les autres par une multitude de tâches, et il aime ces tâches lorsqu’il les accomplit. La femme sert les autres par ses enfants, et elle ne peut pas ne pas les aimer lorsqu’elle les met au monde, les nourrit et les élève. Par leur vocation commune — servir Dieu et les hommes — l’homme et la femme sont parfaitement égaux, malgré la différence de forme de ce service. Cette égalité tient au fait que tout service est également nécessaire, qu’aucun ne peut se passer de l’autre, qu’ils se conditionnent mutuellement. Et pour que leur service soit véritablement utile, l’homme comme la femme ont besoin de connaître la vérité, sans quoi leurs activités ne profitent pas à l’humanité, mais lui nuisent. L’homme est appelé à remplir ses tâches diverses ; mais son travail, qu’il soit physique, intellectuel ou social, n’est fécond que s’il est accompli au nom de la vérité et du bien d’autrui. Il en va de même pour la vocation de la femme : son enfantement, son allaitement et l’éducation de ses enfants ne seront utiles à l’humanité que si elle n’élève pas ses enfants pour sa seule joie, mais pour en faire les meilleurs serviteurs possibles des autres hommes. — Et celles qui n’ont pas d’enfants, celles qui ne se sont pas mariées, les veuves ? Elles réussiront très bien si elles participent au travail diversifié des hommes. Toute femme qui a enfanté, si elle en a la force, aura encore du temps pour aider l’homme dans son travail. L’aide de la femme dans ce domaine est très précieuse ; mais voir une jeune femme, prête à enfanter, engagée dans un travail d’homme, est toujours triste. C’est comme voir une terre noire et précieuse recouverte de gravats pour servir de terrain d’exercice ou de lieu de fête. C’est même plus triste encore : car cette terre pourrait produire du pain, tandis qu’une femme peut produire ce qui n’a pas de prix, ce qu’il n’y a rien au-dessus de plus élevé : un être humain. Et cela, elle seule peut le faire. <t>Sœurs Le 3 mai 1882, le trois-mâts Notre-Dame des Vents quitta Le Havre à destination des mers de Chine. Il livra sa cargaison en Chine, y prit une nouvelle charge, l’emmena à Buenos Aires, puis transporta ensuite des marchandises au Brésil. Les relâches, les avaries, les réparations, les calmes qui duraient des mois, les vents qui l’avaient détourné de sa route, les aventures et les malheurs de mer prolongèrent tellement son voyage qu’il navigua pendant des années sur les mers étrangères, et ce ne fut que le 8 mai 1886 qu’il entra à Marseille avec une cargaison de boîtes de fer blanc contenant des conserves américaines. Au départ du Havre, le navire avait un capitaine, son second et quatorze marins. Pendant le voyage, un marin mourut, quatre disparurent au cours de différentes aventures, et neuf seulement revinrent en France. À la place des marins partis, deux Américains furent engagés à bord : un Noir et un Suédois trouvés dans une taverne de Singapour. À bord, on cargua les voiles et on arrima le gréement en croix au mât. Un remorqueur s’approcha, souffla et le tira vers la ligne des navires. La mer était calme, à peine ridée par une légère houle. Le navire entra dans le rang où se trouvaient, le long du quai, côte à côte, des bateaux venus du monde entier, grands et petits, de toutes formes et de tous gréements. Notre-Dame des Vents se retrouva entre un brick italien et un schooner anglais, qui lui firent place. Dès que le capitaine eut réglé les formalités de douane et de port, il laissa la moitié des marins à terre pour toute la nuit. La soirée était chaude, presque estivale. Marseille brillait de lumières, les rues étaient pleines d’odeurs de cuisines, de conversations, de roulement de roues et de cris joyeux. Les marins de Notre-Dame des Vents n’avaient pas mis pied à terre depuis longtemps ; à présent, ils marchaient dans la ville avec timidité, comme des étrangers peu habitués aux cités. Ils regardaient autour d’eux, flairant les rues les plus proches du port, comme s’ils cherchaient quelque chose. Ils n’avaient pas vu de femmes depuis quatre mois, et ce manque les tourmentait. Devant eux marchait Célestine Duclos, un grand gaillard intelligent. C’était lui qui menait toujours les autres lorsqu’ils descendaient à terre. Il savait trouver les bons endroits, savait s’éclipser quand il le fallait, et ne se mêlait pas aux querelles, ce qui arrivait souvent aux marins à terre ; mais si une bagarre éclatait, il ne restait pas en arrière et savait tenir sa place. Les marins avancèrent longtemps dans les rues sombres, qui descendaient vers la mer comme des égouts, d’où montait une odeur lourde de caves et d’armoires. Finalement, Célestine choisit une ruelle étroite, éclairée au-dessus des portes par des lanternes bombées, et s’y engagea. Les marins le suivirent en riant et en chantonnant. Sur le verre dépoli et peint des lanternes figuraient de grands numéros. Sous les auvents bas des portes, des femmes en tablier étaient assises sur des chaises de paille ; elles se levaient à la vue des marins, couraient au milieu de la rue et essayaient d’arrêter chacun pour le tirer dans leur antre. Parfois, au fond d’un couloir, une porte s’ouvrait brusquement. En sortait une fille à demi nue, vêtue de vêtements de papier rêche, d’un pantalon moulant, d’une jupe courte et d’un plastron de velours noir garni d’un galon d’or. « Hé, les beaux gars, entrez ! » appelait-elle de loin, et parfois elle s’élançait elle-même, s’agrippait à l’un des marins et le tirait de toutes ses forces vers la porte. Elle le mordait comme une araignée mord une mouche plus forte qu’elle. Le marin, vaincu par le désir, résistait faiblement, et les autres s’arrêtaient pour voir ce qui allait se passer ; mais Célestine Duclos criait : « Pas ici, pas ici. Plus loin ! » Et le marin obéissait à sa voix et se dégageait de force de la fille. Les marins s’en allaient alors, suivis des jurons furieux des femmes. D’autres surgissaient de toute l’allée, attirés par le bruit, les interpellaient d’une voix rauque et vantaient leur marchandise. Ainsi ils allèrent de plus en plus loin. Ils rencontrèrent parfois des soldats, les éperons frappant, ou un commerçant, ou un employé qui se rendait à quelque endroit connu. Dans d’autres ruelles brillaient les mêmes lanternes, mais les marins allaient toujours plus loin, avançant dans la boue puante qui suintait sous les maisons remplies de femmes. Puis Duclos s’arrêta devant une maison meilleure que les autres et y conduisit ses hommes. Les marins prirent place dans la grande salle de la taverne. Chacun choisit une compagne et ne se sépara plus d’elle de toute la soirée : c’était l’usage de l’endroit. Trois tables furent rapprochées ; d’abord les marins burent avec les filles, puis ils se levèrent et montèrent avec elles. Leurs lourdes bottes claquaient longuement sur les marches de bois tandis qu’ils franchissaient les portes étroites et se dispersaient dans les chambres du haut. Puis ils redescendaient boire et remontaient encore. La noce fut complète. Les six mois de salaire furent dépensés en quatre heures de réjouissances. Vers onze heures, ils étaient tous ivres, les yeux injectés de sang, criant sans suite, sans plus savoir ce qu’ils faisaient. Chacun avait une fille sur les genoux. Qui chantait, qui criait, qui frappait la table du poing, qui versait le vin dans la gorge d’un autre. Célestine Duclos était assis parmi ses camarades, avec une grande fille aux joues rouges juchée sur sa cuisse. Il n’avait pas bu moins que les autres, mais il n’était pas encore complètement ivre ; quelques idées circulaient encore confusément dans sa tête. Devenu doux, il cherchait quoi dire à sa compagne. Les pensées lui venaient, puis disparaissaient aussitôt ; il ne parvenait pas à les saisir, ni à les garder en mémoire, ni à les exprimer. Il rit et dit : — Alors… alors… Et depuis combien de temps es-tu ici ? — Six mois, répondit la fille. Il hocha la tête, comme pour approuver. — Alors, tu t’y plais ? Elle réfléchit. — Je m’y suis habituée, dit-elle. Il faut bien faire avec. C’est toujours mieux que chez les domestiques ou les blanchisseuses. Il hocha encore la tête, comme s’il approuvait. — Et tu n’es pas d’ici ? Elle secoua la tête pour dire qu’elle venait d’ailleurs. — Loin ? demanda-t-il. — Oui. — D’où ? — Je viens de Perpignan, dit-elle après un instant, comme si elle se souvenait. — Ah, oui, oui, dit-il en se taisant. Puis il lui demanda : — Et toi, marin ? — Oui, nous sommes marins. — Tu es allé loin ? — Oui, pas près. Nous avons vu de tout. Elle sembla réfléchir, comme si elle se rappelait quelque chose. — Tu as bien voyagé ? demanda-t-elle. — On peut dire que oui, presque deux fois le tour du monde. Elle sembla repenser à quelque chose. — As-tu rencontré beaucoup de navires ? — Comment donc ? — As-tu croisé Notre-Dame des Vents ? Il y a un tel navire. Il fut surpris qu’elle connaisse le nom de son bâtiment et voulut plaisanter. — Eh bien, nous l’avons rencontré la semaine dernière. — Vraiment ? demanda-t-elle, soudain pâle. — Vraiment. — Tu ne mens pas ? — Je le jure devant Dieu. — Alors, as-tu vu Célestine Duclos là-bas ? demanda-t-elle. — Célestine Duclos ? répéta-t-il, surpris et même un peu effrayé. Comment pouvait-elle connaître ce nom ? — Tu le connais donc vraiment ? demanda-t-il à son tour. Il voyait qu’elle aussi avait peur de quelque chose. — Non, pas moi. Mais il y a ici une femme qui le connaît. — Quelle femme ? Celle de cette maison ? — Non, celle d’à côté. — Où donc, à côté ? — Pas loin. — Qui est-elle ? — Une femme, tout comme moi. — Pourquoi a-t-elle besoin de lui ? — Comment pourrais-je le savoir ? Peut-être est-il de son pays. Ils se regardèrent avec une curiosité mêlée d’inquiétude. — J’aimerais voir cette femme, dit-il. — Pourquoi faire ? — Pour lui dire que j’ai vu Célestine Duclos. — Ah, tu as vu Célestine Duclos ? Est-il en bonne santé ? — En bonne santé. — Vraiment ? — Vraiment. Elle se tut, cherchant encore ses mots. — Et où va Notre-Dame des Vents ? — À Marseille. — Vraiment ? s’écria-t-elle. — Vraiment. — Et tu connais Duclos ? — Oui, je te l’ai dit. — Alors, alors… murmura-t-elle. C’est bien. — Pourquoi as-tu besoin de lui ? — Si tu le vois, dis-lui… non, laisse tomber. — Quoi donc ? — Rien. Il la regarda, de plus en plus inquiet. — Tu le connais ? demanda-t-il. — Non. — Alors pourquoi as-tu besoin de lui ? Sans répondre, elle se leva brusquement, courut au comptoir derrière lequel l’aubergiste était assise, prit un citron, le coupa, en versa le jus dans un verre, ajouta de l’eau et le lui apporta. — Tiens, bois, dit-elle en revenant s’asseoir comme auparavant sur ses genoux. — À quoi bon ? demanda-t-il en prenant le verre. — Pour que le vin te quitte. Je te le dirai ensuite. Bois. Il but et s’essuya les lèvres avec sa manche. — Eh bien, parle, je t’écoute. — Tu ne veux pas lui dire que tu m’as vue ? Je ne dirai pas de qui j’ai parlé. — Eh bien, d’accord, je ne le dirai pas. — Jure ! Il jura. — Par Dieu ? — Par Dieu. — Alors dis-lui que son père est mort, que sa mère est morte, et que mon frère est mort aussi. Il y avait la fièvre. En un mois, les trois sont morts. Duclos sentit son sang se serrer autour de son cœur. Il resta quelques minutes sans parler, sans savoir que dire. Puis il demanda : — Et toi, tu le sais ? — Oui. — Qui te l’a dit ? Elle posa ses mains sur ses épaules et le regarda droit dans les yeux. — Promets de ne pas renverser les haricots. — Eh bien, j’ai juré : par Dieu. — Je suis sa sœur, dit-elle. — Françoise ! s’écria-t-il. Elle le regarda attentivement, remuant à peine les lèvres. — Alors c’est toi, Célestine ! Ils restèrent immobiles, les yeux fixés l’un sur l’autre. Autour d’eux, les autres criaient d’une voix ivre, le tintement des verres, le claquement des mains et des talons, les cris aigus des femmes se mêlant au vacarme des chansons. — Comment est-ce possible ? dit-il si doucement qu’elle l’entendit à peine. Ses yeux se remplirent soudain de larmes. — Oui, ils sont morts. Les trois, en un mois, poursuivit-elle. Qu’aurais-je pu faire ? Je suis restée seule. Je suis allée à la pharmacie, chez le médecin, pour les funérailles des trois… J’ai vendu ce que j’avais, mes affaires, j’ai payé, puis je suis partie avec ce que j’avais sur moi. J’ai été engagée comme servante chez monsieur Casso, tu te souviens, ce boiteux. J’avais seulement quinze ans ; je n’avais même pas quatorze ans quand tu es parti. J’ai fauté avec lui… Notre sœur est sotte. Ensuite je suis devenue nourrice chez un notaire. Lui aussi. J’ai d’abord gardé de l’argent pour m’entretenir, j’ai vécu dans une chambre. Pas longtemps. Il m’a quittée. J’ai vécu trois jours sans manger ; personne ne m’a emmenée, et je suis venue ici, comme les autres. Elle parlait en pleurant ; les larmes coulaient de ses yeux et de son nez, mouillaient ses joues et tombaient dans sa bouche. — Qu’avons-nous fait ? dit-il. — Je croyais que tu étais mort aussi, dit-elle en pleurant. Est-ce ma faute ? murmura-t-elle. — Comment se fait-il que tu ne m’aies pas reconnu ? dit-il également à voix basse. — Je ne sais pas, ce n’est pas ma faute, répondit-elle, pleurant de plus belle. Comment aurais-je pu te reconnaître ? Étais-tu comme cela quand tu es parti ? Comment l’aurais-je su ? Elle agita désespérément la main. — Ah ! Avec tous ces hommes, je vois bien qu’ils sont tous pareils à mes yeux. Son cœur se serra si douloureusement qu’il eut envie de crier et de rugir comme un petit garçon frappé. Il se leva, la repoussa doucement de lui, et, prenant sa tête entre ses grandes mains de marin, se mit à examiner attentivement son visage. Peu à peu, il finit par reconnaître la petite fille douce et gaie qu’il avait laissée chez eux. — Oui, tu es Françoise ! Ma sœur ! dit-il. Et soudain, des sanglots, de lourds sanglots d’homme, pareils au hoquet d’un ivrogne, lui montèrent à la gorge. Il relâcha sa tête, frappa la table si fort que les verres se renversèrent et volèrent en éclats, et poussa un cri sauvage. Ses camarades se retournèrent vers lui et le regardèrent. — Regarde comme il est mécontent ! dit l’un. — Il va se mettre à crier, dit un autre. — Hé ! Duclos ! Pourquoi cries-tu ? — Montez, dit le troisième en tirant Célestine par la manche, tandis qu’avec l’autre main il serrait dans ses bras, en riant, une fille aux joues roses, aux yeux noirs brillants, vêtue d’un corsage de soie ouvert. Duclos se tut soudain et, retenant son souffle, regarda ses camarades. Puis, avec cette expression étrange et déterminée qu’il avait quand il se battait, il chancela et s’avança vers le marin qui tenait la jeune fille dans ses bras. Il frappa sa main entre elle et la fille pour les séparer. — Sortez ! Vous ne voyez donc pas, c’est votre sœur ! Toutes sont la sœur de quelqu’un. Voilà cette sœur, Françoise. Ha-ha-ha… Et il éclata en sanglots qui ressemblaient à des rires. Il chancela, leva les bras et enfouit son visage dans ses mains. Puis il se mit à se rouler par terre, frappant du bras et de la jambe, haletant comme un mourant. — Il faut le coucher, dit un de ses camarades, sinon il va finir dans la rue. Ils relevèrent alors Célestine et le portèrent dans la chambre de Françoise, où ils le déposèrent sur son lit.
— L. N. Tolstoï, d’après Maupassant
