La peur de la mort est contre nature pour un être raisonnable. La peur de la mort chez l’être humain est la conscience de son péché.
L’animal ne prévoit pas sa mort inévitable et ne connaît donc aucune peur de la mort. Mais l’être humain craint souvent la mort. Est-ce donc que la possession de la raison, qui lui révèle l’inéluctabilité de sa mort, rend sa situation pire que celle de l’animal ? Ce serait le cas si l’être humain employait sa raison à anticiper sa mort au lieu de l’utiliser pour améliorer sa vie. Plus l’être humain mène une vie spirituelle, moins il craint la mort. S’il mène une vie entièrement spirituelle, il n’a plus aucune peur de la mort. Pour un tel être humain, la mort n’est qu’une libération de l’esprit hors du corps. Il sait que ce par quoi il vit ne peut être détruit.
Celui qui craint la mort ne vit pas.
— Seume
Rien n’affirme autant l’indestructibilité et l’intemporalité de sa vie, et n’aide à accepter la mort avec calme, que l’idée qu’en mourant nous n’entrons pas dans un nouvel état, mais que nous retournons seulement à celui dans lequel nous étions avant de naître. Nous ne devrions même pas dire « étions », car nous entrerons dans un état aussi naturel pour nous que celui dans lequel nous sommes ici et maintenant.
La mort est le dernier et le plus grand changement du corps. Nous avons tous connu des changements dans notre corps et nous les connaissons encore : à un moment nous étions des masses de chair nues, puis nous sommes devenus des bébés, puis nous avons eu des cheveux et des dents, puis nos dents sont tombées, d’autres ont poussé à leur place, puis nos cheveux ont commencé à blanchir et à se clairsemer. Et nous n’avons pas eu peur de tous ces changements. Pourquoi alors craindre le changement final ? Parce que personne ne nous a dit ce qu’il est devenu après ce changement. Mais, après tout, personne ne dira d’un homme qui a voyagé loin de nous et qui ne nous écrit pas qu’il n’existe pas ; on dira seulement que nous n’avons pas de ses nouvelles. Il en va de même de ceux qui sont morts : le fait que nous ne sachions pas ce qu’il nous arrivera après la mort, comme nous ne savions pas ce qui nous était arrivé avant cette vie, montre seulement que nous n’avons pas à le savoir, parce que c’est quelque chose que nous n’avons pas besoin de savoir. Nous ne savons qu’une chose : notre vie ne réside pas dans les changements du corps, mais dans ce qui demeure dans ce corps. Et ce qui demeure dans ce corps est un être spirituel, et pour un être spirituel il n’y a ni commencement ni fin, car il est intemporel.
Socrate disait que si la mort est le même état que celui où nous entrons quand nous dormons, lorsque nous perdons toute conscience de la vie, alors nous savons tous qu’il n’y a là rien d’effrayant. Et si la mort est un passage vers une vie meilleure, comme beaucoup le pensent, alors la mort est une bénédiction, et non une malédiction.
La mort est plus certaine que demain, que la nuit après le jour, que l’hiver après l’été. Pourquoi donc nous préparons-nous pour demain, pour la nuit et pour l’hiver, mais pas pour la mort ? Il faut s’y préparer. Et il n’existe qu’une seule préparation à la mort : une bonne vie. Plus ta vie est bonne, moins la mort est effrayante et plus elle est facile. Pour un saint, il n’y a pas de mort.
