Lecture de la semaine 1 de mars
Les pauvres Dans la cabane du pêcheur, Jeanne, la femme du pêcheur, est assise près du feu et raccommode une vieille voile. Dehors, dans la cour, le vent siffle et hurle ; les vagues grondent, se brisant et s’écrasant sur le rivage. Il fait sombre et froid : la mer est en tempête. Mais dans la cabane du pêcheur, il fait chaud et bon. Le sol de terre battue a été balayé ; le feu dans le poêle n’est pas encore éteint ; la vaisselle luit sur l’étagère. Cinq enfants dorment dans un lit, derrière un rideau blanc, au milieu du hurlement de la mer déchaînée. Le mari, pêcheur, est parti le matin sur son bateau et n’est pas encore revenu. Jeanne entend le grondement des vagues et le rugissement du vent, et son cœur se serre. La vieille horloge en bois sonna dix heures d’un carillon rauque, puis onze heures... Le mari n’est toujours pas rentré. Jeanne y pense. Son mari ne s’apitoie pas sur son sort : il affronte le froid et la tempête pour pêcher. Elle, du matin au soir, travaille sans relâche. Et pour quoi ? Ils vivent à peine. Les enfants n’ont toujours pas de chaussures : été comme hiver, ils courent pieds nus ; ils mangent du pain de seigle, faute de blé ; et pour assaisonnement, il n’y a souvent que du poisson. « Eh bien, Dieu merci, les enfants sont en bonne santé. Inutile de se plaindre », pense Jeanne, en écoutant de nouveau la tempête. — Où est-il maintenant ? Sauve-le, Seigneur, sauve-le et aie pitié de lui ! Il est encore trop tôt pour dormir. Jeanne se lève, jette un épais foulard sur sa tête, prend une lanterne et sort pour voir si la mer s’est calmée, si le phare brille et si elle peut apercevoir le bateau de son mari. Mais rien n’est visible sur la mer. Le vent arrache son foulard et frappe contre la porte voisine, celle d’une cabane délabrée. Jeanne se souvient alors qu’elle voulait, depuis le soir, aller voir une voisine malade. « Il n’y a personne pour s’occuper d’elle », pense-t-elle, et elle frappe à la porte. Elle écoute... Personne ne répond. « C’est une mauvaise affaire que celle d’une veuve », pense Jeanne, debout sur le seuil. « Même avec peu d’enfants — deux seulement —, il faut encore tout porter seule. Et en plus, la maladie ! Ah, quelle dure vie que celle d’une veuve. Je vais voir si tout va bien. » Jeanne frappe encore et encore. Toujours pas de réponse. — Hé, voisine ! appelle-t-elle. Il ne lui est rien arrivé ? Puis elle pousse la porte. La cabane est froide et humide. Jeanne lève la lanterne pour voir où est la malade. Et la première chose qu’elle aperçoit, c’est un lit juste en face de la porte ; sur ce lit, la voisine est allongée sur le dos, aussi calme et immobile qu’une morte. Jeanne rapproche encore la lanterne. Oui, c’est bien elle. La tête rejetée en arrière, le visage froid et bleu, dans le calme de la mort. Une main pâle, déjà morte, semblait tendre quelque chose, puis était retombée et s’était accrochée à la paille. Non loin de la mère morte, deux petits enfants, aux cheveux bouclés et aux joues grasses, dormaient, blottis l’un contre l’autre, recouverts d’une vieille robe. Visiblement, au moment de mourir, la mère avait encore réussi à leur envelopper les jambes d’un vieux foulard et à les couvrir de sa robe. Leur respiration est douce et tranquille. Ils dorment profondément. Jeanne prend le berceau des enfants et, les enveloppant dans son foulard, les ramène chez elle. Son cœur bat vite ; elle-même ne sait pas pourquoi elle a agi ainsi, mais elle sait qu’elle ne pouvait pas faire autrement. À la maison, elle dépose les enfants endormis sur le lit avec les siens et ferme vivement le rideau. Elle est pâle et troublée. Sa conscience la tourmente. « Va-t-il dire quelque chose ? se dit-elle. Ce n’est pas une affaire légère : cinq enfants à moi... Il ne s’est jamais assez soucié d’eux... Est-ce qu’il va... Non, pas encore !... Et pourquoi les a-t-elle pris ?... Il va me tuer ! Et il aura raison. Il est là ! Non... Eh bien, tant mieux... » La porte grince, comme si quelqu’un entrait. Jeanne sursaute et se lève d’un bond. Non, ce n’est encore personne. Seigneur, pourquoi ai-je fait cela ? Comment vais-je pouvoir le regarder en face maintenant ? » Et Jeanne reste longtemps silencieuse, assise près du lit. La pluie cesse ; l’aube vient, mais le vent gronde encore et la mer rugit comme avant. Soudain la porte s’ouvre, un souffle d’air marin frais entre dans la pièce, et un grand pêcheur brun, traînant ses filets mouillés et déchirés, entre en disant : — Me voilà, Jeanne ! — Ah, c’est toi ! dit Jeanne en s’arrêtant, n’osant pas le regarder. — Eh bien, il fait déjà nuit ! Tu as eu peur ? — Oui, oui, le temps était affreux ! Alors, comment s’est passée la pêche ? — Rien du tout, absolument rien ! Je n’ai rien pris. J’ai seulement déchiré les filets. Mauvais temps, mauvais temps ! Oui, je te le dis, quelle nuit ! Quelle pêche ! Dieu soit loué d’être rentré vivant... Et toi, qu’as-tu fait ici sans moi ? Le pêcheur traîne ses filets dans la pièce et s’assoit près du poêle. — Moi ? dit Jeanne en pâlissant. Eh bien, j’étais assise... je cousais... Le vent hurlait si fort que c’en était effrayant. J’avais peur pour toi. — Oui, oui, murmure le mari, le temps était vraiment mauvais ! Que faire ! Tous deux restent silencieux. — Tu sais, dit Jeanne, ma voisine Simon est morte. — Ah bon ? — Oui, je ne sais même pas quand ; probablement hier. Oui, elle a dû beaucoup souffrir en mourant. Et j’ai eu mal au cœur pour les enfants ! Deux petits... L’un ne parle pas encore, et l’autre commence à peine à ramper... Jeanne se tait. Le pêcheur fronce les sourcils ; son visage devient sérieux, inquiet. — Eh bien, voilà ! dit-il en se grattant la nuque. Que veux-tu ? Il faudra bien les prendre, sinon ils se réveilleront et qui s’occupera du défunt ? Eh bien, nous nous en arrangerons comme nous pourrons ! Va vite ! Mais Jeanne ne bouge pas. — Qu’est-ce que tu fais ? Tu ne veux pas ? Qu’est-ce qui t’arrive, Jeanne ? — Les voici, dit Jeanne en ouvrant le rideau.
— Victor Hugo. Relu par Tolstoï.
