Lecture de la semaine 2 de mars
Unité « Chaque personne est un être complètement distinct des autres. Le reste n’est pas moi. Ma véritable existence est seulement en moi ; tout le reste n’est pas moi et m’est étranger. » Telle est la connaissance, telle est la vérité qui, confirmée par la chair et les os, sous-tend tout égoïsme, et dont l’expression véritable est tout acte sans amour, injuste ou malveillant. « Mon véritable être intérieur vit dans tous les êtres vivants aussi directement que dans ma propre conscience de moi-même ; il ne se révèle qu’à moi-même. C’est la connaissance exprimée en sanskrit par la formule invariable tat tvam asi, c’est-à-dire : “Tu es cela.” » Cette connaissance se manifeste sous la forme de la compassion, sur laquelle repose toute vertu véritable, c’est-à-dire non égoïste, et dont l’expression véritable est tout acte de bonté. C’est sur elle que repose en fin de compte tout appel à la douceur, à la philanthropie et à la miséricorde : car ces appels rappellent qu’à ce point de vue nous sommes tous un seul et même être. Au contraire, l’amour-propre, l’envie, la haine, la persécution, l’insensibilité, la vengeance, la cruauté, la joie mauvaise reposent sur la première connaissance et s’y tiennent fermement. La tendresse et le plaisir qu’on éprouve en entendant, en voyant, et surtout en accomplissant noblement une action ont leur base la plus profonde dans le fait que cela nous donne la certitude que, sous la pluralité et la diversité des personnalités, se cache leur unité réelle, effectivement existante et accessible à nous, puisqu’elle a été découverte en fait. La manifestation de l’un ou l’autre de ces deux types de connaissances affecte non seulement les actes individuels, mais l’ensemble des propriétés de la conscience et de l’état d’esprit des hommes. L’homme de bon caractère a une conscience tout à fait différente de celle de l’homme de mauvais caractère. L’homme au caractère pervers sent partout une barrière solide entre lui et tout ce qui est extérieur à lui. Le monde pour lui n’est pas moi, et son attitude à son égard est hostile dès l’origine ; aussi son humeur principale est-elle toujours l’hostilité, la méfiance, l’envie et la malveillance. L’homme de bon caractère ne vit pas seulement en lui-même, mais aussi dans le monde extérieur, qu’il reconnaît comme sien ; les autres ne sont pas pour lui « pas moi », mais « tout cela, c’est moi ». Aussi son attitude envers tous est-elle toujours bienveillante : il ressent une parenté avec tous les êtres, participe directement à leur bien-être et à leur malheur, et éprouve pour eux une compassion égale et confiante. Et la paix, ainsi que cette certitude, affermissent en lui un état d’esprit calme et satisfait, d’où tout ce qui l’entoure profite. Voile en mer Je naviguais de Hambourg à Londres. Nous n’étions que deux passagers : moi et un petit singe femelle de l’espèce ouistiti, qu’un marchand hambourgeois envoyait en cadeau à son associé anglais. Elle était attachée avec une fine chaîne à l’un des bancs du pont et se débattait en couinant tristement, comme un oiseau. Chaque fois que je passais près d’elle, elle me tendait sa petite main noire et froide et me regardait avec ses yeux tristes, presque humains. Je lui pris la main, et elle cessa de couiner et de se débattre. Elle resta tout à fait tranquille. La mer s’étendait, immobile, comme une nappe de plomb. Sans cesse, et avec une plainte à peine moins triste que le couinement du singe, une petite cloche tintait à la poupe. Parfois, un phoque faisait surface et, après un brusque saut périlleux, disparaissait sous l’eau sans presque troubler la surface. Le capitaine, un homme silencieux au visage sombre et bronzé, fumait une petite pipe et crachait avec colère dans la mer glacée. Il répondait à toutes mes questions par un grognement sec ; malgré moi, je dus m’en remettre à mon seul compagnon : le singe. Je m’assis près d’elle ; elle cessa de grincer et me tendit de nouveau ses bras. Le brouillard immobile nous enveloppait tous deux d’une humidité assoupissante ; et, plongés dans une même inconscience paisible, nous restions là côte à côte comme une famille. Je souris maintenant... mais alors j’éprouvais tout autre chose. Nous sommes tous les enfants d’une même mère, et j’étais heureux que le pauvre animal se fût calmé avec une telle confiance, en s’appuyant contre moi comme contre le sien.
— Tourgueniev
