Sagesses du 16 mai

L’humanité n’a jamais vécu et ne peut pas vivre sans religion.

1

Les hommes instruits de notre époque ont décidé que la religion n’est pas nécessaire, qu’elle sera ou a déjà été remplacée par la science ; et pourtant, aujourd’hui comme autrefois, pas une seule société humaine et pas un seul être humain raisonnable n’ont jamais vécu ni ne pourraient vivre sans religion. (Je dis un être humain raisonnable — un être humain déraisonnable peut vivre sans religion, comme un animal.) Et la raison pour laquelle un être humain raisonnable ne peut pas vivre sans religion est que la religion donne à un être humain raisonnable une compréhension de son rapport à l’univers infini au milieu duquel il vit, ainsi que la ligne de conduite qui découle de cette compréhension. Une abeille qui recueille de la nourriture ne peut avoir aucun doute sur le fait qu’il est bon ou mauvais de la recueillir. Mais un être humain qui recueille des récoltes ou des fruits ne peut pas ne pas penser à savoir s’il ne détruit pas la récolte future des céréales ou des fruits, et s’il ne prive pas ses voisins de nourriture. Il ne peut pas non plus ne pas penser à ce qui va arriver aux enfants qu’il nourrit, et à bien d’autres choses encore. Les questions les plus importantes de ce qu’il faut faire dans la vie ne peuvent pas être résolues de manière définitive par un être humain raisonnable en raison de l’abondance des conséquences qu’il ne peut prévoir. Même s’il ne le sait pas, tout être humain raisonnable peut sentir que, lorsqu’il s’agit des questions les plus importantes de la vie, il ne peut être guidé ni par ses émotions personnelles, ni par des considérations sur les conséquences immédiates de ses actes, parce qu’il peut voir trop d’issues différentes et souvent contradictoires, c’est-à-dire à la fois bénéfiques et nuisibles, pour lui et pour les autres. C’est pourquoi un être humain raisonnable ne peut se contenter des considérations qui guident les animaux. Il peut se voir comme un animal parmi les animaux qui vivent aujourd’hui ; il peut se voir comme un membre d’une famille et d’une société, d’une nation qui a vécu des siècles ; il peut et peut-être doit absolument — parce que la raison l’y pousse irrésistiblement — se voir comme une partie de l’ensemble de l’univers infini, qui existe dans l’éternité. Et c’est pourquoi, en dehors de son rapport aux phénomènes immédiats de la vie, un être humain raisonnable a dû et a toujours établi un rapport à l’ensemble de l’univers infini et éternel, le comprenant comme un tout unique. Et cette manière d’établir le rapport de l’être humain à ce tout, dont il se sent une partie et duquel il tire la direction de ses actes, est ce qui a été et est appelé religion. Et c’est pourquoi la religion a toujours été et ne peut cesser d’être une nécessité et une condition inéluctable de la vie d’un être humain raisonnable et de l’humanité raisonnable.

2

À mesure que le sentiment religieux d’un être humain se renforce, sa vision de ce qui doit être devient plus claire, et l’orientation de son agir devient plus définie. En revanche, ceux qui n’ont pas ce sentiment, ou qui ne l’ont qu’à faible degré, sont guidés par ce qui a été — par le passé, par les traditions — et ce sont eux que la foule appelle religieux. Un véritable homme religieux, cependant, néglige le passé et, guidé uniquement par ce qui doit être, est souvent pris par la foule pour un athée.

3

La raison pour laquelle on voit souvent des gens qui sacrifient tout, jusqu’à leur vie, pour des superstitions — duels, guerres, suicides — mais rarement des gens prêts à donner leur vie pour la vérité, tient au fait qu’il est facile de sacrifier sa vie sans conviction sous l’influence de l’approbation de la foule, et très difficile d’avoir une conviction si ferme dans la vérité qu’on soit prêt à mourir pour elle en désaccord avec la foule.

4

Il suffit de se boucher les oreilles dans une salle où l’on danse pour imaginer qu’on est dans un asile d’aliénés. Pour quelqu’un qui a détruit sa conscience religieuse, tous les actes religieux de l’humanité doivent produire la même impression. Mais il est dangereux de se placer hors de la loi du genre humain et de croire que l’on a davantage raison que tout le monde.

Amiel

5

On dit souvent que la religion a épuisé sa force sur le peuple. Mais ce n’est pas vrai et cela ne peut pas être vrai. Ceux qui croient cela n’observent qu’une seule classe particulière de personnes, dépourvue de sentiment religieux.

Si une personne vit une vie de malheur, la cause en est toujours la même : l’absence de foi ; et il en va de même pour la société.