Semaine 182026

Lecture de la semaine 1 de mai

ÉDUCATION Chaque personne possède un talent particulier et est capable de remplir une tâche précise. Il faut s’attacher à découvrir ce don chez l’enfant et orienter son éducation en conséquence. Après une base de connaissances générales, utile à tous, il convient de diriger l’enseignement vers le développement de ces talents spécifiques que l’on a pu repérer. L’éducation signifie nourrir et développer les capacités qui existent déjà en l’enfant, et non en créer de nouvelles là où il n’y en a pas. Cette dernière tentative est impossible. Mais il est une chose que tous les enfants ont en commun : il faut leur donner une vision juste de la vie et du monde dans lequel ils sont appelés à accomplir leur mission. La vie n’est pas le lieu du bonheur, mais du devoir, de la tâche, de la mission. Ne leur prêchez pas de doctrine du bonheur, ni personnel, ni collectif. La croyance au bonheur individuel conduit à l’égoïsme ; la foi dans un bonheur général entraîne tôt ou tard vers le même égoïsme, car l’homme rêve alors de ce qui ne peut être réalisé, se bat pour des idéaux impossibles, puis, devant leur échec, se réfugie en lui‑même pour chercher un bonheur privé. Apprenez‑lui plutôt que la vie n’a de sens que comme devoir ; que le soleil du bonheur peut se lever parfois sur son chemin, et alors il doit s’en réjouir et louer Dieu ; mais que la recherche délibérée du bonheur conduit à la mort morale et le prive souvent de la possibilité même d’y goûter. Enseignez‑lui que la responsabilité directe de sa vie est de s’améliorer moralement et intellectuellement pour le bien de ses semblables, de chercher la vérité puis de la servir dans ses paroles et ses actions, sans peur et sans relâche, utilisant comme critères : sa propre conscience et la conscience de l’humanité, ou la tradition. D’UNE LETTRE SUR L’ÉDUCATION La base de toute éducation doit être, avant tout, ce qui est aujourd’hui négligé dans nos écoles : la compréhension religieuse de la vie, non pas seulement comme enseignement formel, mais comme principe directeur de toute activité éducative. Selon moi, cette compréhension religieuse de la vie, qui peut devenir le fondement de l’existence de nos contemporains, s’exprime ainsi : Le sens de notre vie consiste à accomplir la volonté de cet Origine infini dont nous sommes conscients d’être une partie. Cette volonté se manifeste dans l’union de tous les êtres vivants, et d’abord des hommes, par leur fraternité et leur service mutuel. Autrement dit : L’œuvre de la vie est l’unité de tous les êtres, avant tout par la fraternité humaine et le service réciproque. Nous ne vivons pleinement que dans la mesure où nous nous reconnaissons comme faisant partie de ce qui est infini, et la loi de l’infini est précisément cette unité. La manifestation vivante de cette compréhension religieuse – l’unité réalisée par l’amour – est la fraternité des hommes : c’est la loi pratique et fondamentale de la vie, et elle doit être la base de l’éducation. Ainsi, tout ce qui chez l’enfant mène à l’unité doit être encouragé, tout ce qui conduit au contraire à la division doit être écarté. Les enfants, et surtout les plus jeunes, sont dans ce que les médecins appellent le « premier degré de suggestion ». C’est par cette réceptivité que les enfants apprennent et se laissent élever. C’est ce qui donne aux adultes une immense puissance sur eux ; et c’est pourquoi il faut redoubler d’attention à ce que nous leur transmettons, et surtout comment. Les hommes apprennent toujours et ne sont élevés que par une forme d’endoctrinement, consciente ou inconsciente. Tout ce que nous enseignons aux enfants – des prières et des contes aux danses et à la musique – constitue la suggestion consciente. Tout ce qu’ils imitent malgré nous, en particulier dans notre propre vie et dans nos actes, constitue la suggestion inconsciente. La première forme est l’instruction, la « formation » au sens propre ; la seconde, la véritable éducation, ou illumination morale. Notre société ne s’occupe guère que de la première ; la deuxième se fait sans intention, précisément parce que notre vie est mauvaise, dispersée, négligée. Les adultes, et particulièrement les enseignants, enferment les enfants dans des conditions artificielles (écoles, internats, instituts, etc.) et croient remplacer l’éducation spontanée par des règles morales prescrites. Le résultat est souvent cette double leçon : « Fais ce que je dis, mais ne fais pas ce que je fais. » Ainsi, dans notre société, la formation est démesurément développée, tandis que la véritable éducation morale est non seulement retardée, mais parfois totalement absente. Quand elle existe, c’est plutôt dans les milieux pauvres et laborieux, où la vie est simple et directe. Et entre ces deux forces sur l’enfant – la suggestion consciente et la suggestion inconsciente – la seconde, l’illumination morale, compte de loin plus que l’autre, pour l’individu comme pour la société. Un banquier, un propriétaire, un fonctionnaire, un artiste, un écrivain peuvent avoir une vie « propre » – sans ivresse, sans débauche, sans jurons, sans offense – et vouloir donner une bonne éducation morale à leurs enfants ; mais c’est impossible, tout comme il est impossible d’apprendre une nouvelle langue à un enfant sans la parler soi‑même et sans lui donner des textes écrits dans cette langue. Les enfants écouteront les discours de respect et de morale, mais inconsciemment ils apprendront que certaines personnes sont destinées à nettoyer bottes et vêtements, porter l’eau, faire la cuisine, etc., tandis qu’ils, eux, sont destinés à être servis. Si l’on comprenait vraiment le fondement religieux de la vie – la fraternité – on verrait clairement qu’une existence bâtie sur l’argent prélevé aux autres, et qui oblige ces autres à travailler pour soi, est immorale. Aucun discours ne pourra alors protéger leurs enfants de l’endoctrinement immoral inconscient, qui faussera leurs jugements sur la vie, et ne pourra être détruit chez eux qu’après de longs efforts, de grandes souffrances et de nombreuses erreurs. Ainsi, l’éducation, au sens de suggestion inconsciente, est la chose la plus importante. Pour qu’elle soit bonne, il est nécessaire – et c’est effrayant à reconnaître – que toute la vie de l’éducateur soit bonne. Que veut dire « une belle vie » ? Les degrés sont infinis, mais il existe une caractéristique commune et fondamentale : la volonté de s’améliorer pour mieux aimer. Si cette volonté anime les adultes et qu’elle passe aux enfants, leur éducation ne sera pas mauvaise. Pour réussir à élever des enfants, il faut que les éducateurs ne cessent jamais de s’éduquer eux‑mêmes, de se rendre compte de ce qu’ils poursuivent et de s’entraider pour le comprendre. Aucun moyen n’y supplée, sauf ce travail intérieur de chacun sur son âme. Il en existe beaucoup de formes ; il faut les chercher, les examiner, les appliquer, les discuter. Ceci n’est qu’un aperçu d’un aspect de la question : l’éducation. Venons‑en maintenant à l’enseignement proprement dit. Selon moi, la science et l’enseignement ne sont autre chose que la transmission de ce que les esprits les plus lucides ont pensé. Ces hommes ont toujours pensé suivant trois directions : 1) philosophiquement et religieusement, sur le sens de la vie (religion et philosophie) ; 2) par l’expérience et l’observation, donnant les sciences naturelles (mécanique, physique, chimie, physiologie) ; 3) mathématiquement, par la déduction logique à partir de principes de pensée (mathématiques et sciences mathématiques). Ces trois sortes de science sont de véritables sciences. On ne peut pas les imiter ni les connaître à moitié : on sait ou on ne sait pas. Elles sont cosmopolites, ne divisent personne, mais au contraire rapprochent les hommes, et satisfont pleinement à l’exigence de fraternité. Les sciences juridiques et l’histoire, telles qu’elles sont enseignées, ne sont pas de véritables sciences, ou sont nuisibles, et devraient être exclues. En outre, il existe trois façons de transmettre ces connaissances (et non pas, comme je l’ai vérifié, quatre ou dix, mais trois). 1) La première est la parole, les mots. Mais les mots changent avec les langues, donc apparaissent aussi les langues, qui reflètent encore l’exigence de fraternité (peut‑être que l’espéranto devrait être enseigné, s’il y avait le temps et des étudiants volontaires). 2) La seconde est l’art plastique – dessin ou sculpture – qui permet de transmettre à l’œil ce que l’on sait. 3) La troisième est la musique, le chant, la science de la manière de transmettre ses émotions. Avec ces six branches, il en faut ajouter une septième : l’enseignement de la maîtrise, autrement dit de toutes les techniques pratiques nécessaires à la vie – plomberie, menuiserie, couture, etc. Ainsi, l’enseignement se divise en sept matières. La part de temps consacrée à chacune, à l’exception du travail obligatoire pour son service, serait laissée au choix de chaque élève, en fonction de ses inclinations. À mon avis, les enseignants fixent les horaires, mais les élèves sont libres de venir ou non. Cela nous paraît choquant, car nous avons si déformé l’éducation, mais la liberté totale d’apprentissage est, selon moi, une condition nécessaire de tout enseignement fructueux, tout comme la condition de la nourriture est que le mangeur veuille manger. La seule différence est que, dans l’ordre matériel, l’erreur de forcer se manifeste aussitôt (vomissements, indigestion) ; tandis qu’en matière spirituelle elle ne se révèle que plus tard, peut‑être après un an. Seule la liberté permet : - d’amener les meilleurs élèves aussi loin qu’ils peuvent aller, sans les retenir à cause des plus faibles ; - d’éviter l’écœurement général à des matières qui, enseignées à temps et librement, seraient appréciées ; - de savoir pour quelle spécialité un élève a des aptitudes réelles ; - de ne pas violer l’influence éducative. Sinon, je peux dire à l’élève qu’il ne faut pas employer la violence dans la vie, et n’en faire que la chose la plus difficile : la violence de l’esprit. Je sais que c’est difficile, mais que faire lorsque l’on comprend que toute déviation de la liberté détruit l’éducation elle‑même ? Et ce n’est pas si difficile, dès que l’on décide de ne pas faire quelque chose de stupide.

Léon Tolstoï