Lecture de la semaine 1 de septembre
<t>Pourquoi les gens deviennent-ils stupides ? Pendant sa vie consciente, un homme remarque souvent en lui deux êtres distincts : - L’un, aveugle et animal : mange, boit, dort, se reproduit, avance comme une machine. - L’autre, voyant et spirituel : ne fait rien lui-même, mais juge les actes de l’animal — les approuve quand ils sont bons, les désapprouve quand ils sont mauvais. Cet être spirituel, que nous appelons conscience, ressemble à l’aiguille d’une boussole : - Une extrémité indique toujours le bien (Nord moral). - L’autre pointe le mal opposé. - Elle reste cachée sous la plaque tant que l’homme suit sa direction. - Mais dès qu’il s’en écarte, l’aiguille devient visible, signalant la déviation. Comme le marin ne peut avancer (ni à la rame, ni à la voile) s’il sait qu’il va à l’opposé de sa destination — sans corriger sa course ou cacher son erreur —, chaque homme, sentant le conflit entre sa conscience et ses actes animaux, ne peut continuer à vivre sans : 1. Mettre ses actes en accord avec sa conscience, ou 2. Cacher les indications de sa conscience. Toute vie humaine se réduit à ces deux activités. Pour la première (l’harmonie) : un seul chemin — l’illumination morale : accroître la lumière intérieure et écouter ce qu’elle montre. Pour la seconde (cacher la conscience) : deux méthodes : - Externe : distraire l’attention par des activités, soucis, amusements, jeux. - Interne : obscurcir la conscience elle-même. Comme un homme cache un objet sous ses yeux soit en détournant le regard vers des choses plus brillantes, soit en se bouchant les yeux, de même on étouffe la conscience : - Extérieurement : par des distractions. - Intérieurement : en empoisonnant le cerveau avec des substances intoxicantes (alcool, tabac, drogues...). Pour les âmes moralement engourdies, les distractions extérieures suffisent souvent. Mais pour les sensibles, ces moyens deviennent insuffisants ou ennuyeux. La conscience continue de protester contre la vie. Pour vivre malgré elle, ils recourent alors à l’empoisonnement cérébral : ils paralysent temporairement cet organe qui perçoit le mal de leur vie, comme on se bouche les yeux pour ne pas voir ce qu’on refuse de voir. La vie ne correspond pas aux exigences de la conscience. - La transformer ? Trop difficile. - Se distraire ? Insuffisant ou lassant. Alors, pour continuer à vivre, on empoisonne la conscience elle-même.
— Leon Tolstoï
