Lecture de la semaine 1 de février
RAISON I Comme toute chose en ce monde, un avantage ne va pas sans entraîner avec lui mille inconvénients. C’est ce qui arrive pour la raison, ce privilège exclusif de l’homme ; elle comporte des inconvénients à elle propres, et devient souvent pour l’homme une source d’erreurs, auxquelles les animaux ne sont point exposés. Grâce à elle, une nouvelle espèce de motifs, inconnus des animaux, exerce son influence sur sa volonté ; ce sont les motifs abstraits, c’est la pensée pure et simple, qui ne dérive pas toujours pour nous de l’expérience proprement dite, mais qui peut nous venir souvent ne fût-ce que par les discours ou les exemples d’autrui, par la tradition ou les livres. Par la pensée, l’intelligence humaine est ouverte à l’erreur. Seulement chaque erreur entraîne tôt ou tard toute une série de maux, plus ou moins grands, suivant que l’erreur était plus ou moins forte. Toute erreur individuelle est expiée, et se paie cher ; il en est de même des erreurs générales, de celles que commettent les peuples. Aussi ne saurait-on assez répéter que toute erreur, où qu’on la trouve, doit être poursuivie et extirpée comme nuisible à l’humanité, et qu’il ne peut y avoir d’erreurs privilégiées, ou même sanctionnées par les lois. Le penseur doit les arracher, quoique les hommes, semblables en cela au malade dont le médecin touche les plaies, en jettent de hauts cris. L’animal ne peut jamais s’écarter beaucoup du chemin de la nature ; car ses motifs appartiennent tous au monde intuitif, qui est le domaine unique du possible, ou plutôt du réel ; dans nos concepts abstraits, au contraire, dans nos pensées et nos mots peut entrer tout ce qu’il est possible d’imaginer, c’est à-dire le faux, l’impossible, l’absurde et l’insensé. Comme la raison appartient à tous et le bon jugement à quelques-uns, il en résulte que l’homme est livré à toutes les illusions. On lui fait accepter les chimères les plus invraisemblables qui, agissant sur sa volonté, le poussent à des travers et à des folies de toute sorte, aux extravagances les plus inouïes et aux actes les plus contradictoires avec sa nature animale. La culture proprement dite, à laquelle concourent la connaissance et le jugement, ne peut être donnée qu’à quelques-uns, et ne peut être reçue que d’un plus petit nombre encore. Elle est remplacée, pour le plus grand nombre, par une sorte de dressage ; ce dressage se fait par l’exemple, la coutume, et surtout par l’habitude qu’on a d’imprimer de très bonne heure et très fortement dans les cerveaux humains, certaines notions qui précèdent l’expérience, l’entendement et le jugement, en un mot tout ce qui pourrait détruire cette œuvre d’éducation. Ainsi se greffent certaines notions, qui, par la suite, sont aussi solides, aussi rebelles à tout essai de rectification, que des idées innées ; si bien que certains philosophes s’y sont trompés. Sur ce terrain, il est aussi facile d’inculquer aux hommes le raisonnable que l’absurde, par exemple de les habituer à n’approcher telle ou telle idole, que pénétrés d’une horreur sacrée, et, à son seul nom, à se prosterner dans la poussière non seulement en chair, mais encore en esprit ; à sacrifier leurs biens et leur vie à un mot, à un nom, à la défense des plus aventureuses chimères ; à respecter infiniment ceci ou à mépriser profondément cela ; à se priver de toute nourriture animale, comme dans l’Hindoustan, ou à dévorer les membres encore chauds et palpitants d’un animal vivant, comme en Abyssinie ; à manger des hommes, comme en Océanie ; à sacrifier des enfants à Moloch ; à se mutiler soi-même, à se jeter volontairement dans le bûcher d’un mort ; en un mot, on peut inculquer ainsi tout ce qu’on veut. De là les croisades, les sectes fanatiques, les flagellants, les millénaires, les persécutions, les auto-da-fés, et tout ce qui contribue à grossir les annales des folies humaines. Et que l’on ne croie pas qu’il faille aller chercher de tels exemples dans les siècles les plus barbares je vais en citer de tout récents. En 1818,7.000 millénaires partirent du Wurtemberg pour les environs du mont Ararat, parce que c’était là que devait commencer le nouveau royaume de Dieu, dont le principal apôtre était Jung Stilling[3]. Gall raconte que, de son temps, une femme tua et fit rôtir son enfant, pour guérir avec sa graisse les rhumatismes de son mari[4]. Le côté tragique de l’erreur et du faux jugement apparaît surtout dans la pratique la théorie seule est risible : que l’on convainque un jour trois individus que le soleil n’est pas la cause de la lumière, il est permis de croire que ce sera bientôt la conviction de tout le monde. Un charlatan répugnant et sans esprit, un barbouilleur d’insanités, comme il y en a peu, Hegel, a été regardé en Allemagne comme le plus grand philosophe de tous les temps, et des milliers de gens l’ont cru fermement, durant vingt années. A l’étranger, l’Académie de Danemark a défendu sa gloire contre moi, et a voulu le faire passer pour un très grand philosophe, summus philosophus (Cf. là-dessus la préface de mes Problèmes fondamentaux de l’Éthique). Tels sont les inconvénients attachés à la raison, quand elle est dépourvue de jugement. Il faut y comprendre la possibilité de la folie. Les animaux ne deviennent pas fous, quoique les carnassiers soient exposés à la rage, et les herbivores à une sorte de fureur. <a>Arthur Schopenhauer II Les erreurs et les désaccords des hommes dans la quête et la reconnaissance de la vérité ne proviennent de rien d'autre que de leur manque de confiance en la raison. En conséquence, la vie humaine, guidée par les coutumes, les traditions, les modes, les superstitions, les préjugés, la violence et tout sauf par la raison, suit son propre cours, tandis que la raison existe séparément. Il arrive souvent que l'organe de la raison — la pensée — soit appliqué non pas à la recherche et à la diffusion de la vérité, mais à justifier et soutenir coûte que coûte les coutumes, traditions, modes, superstitions et préjugés. Les erreurs et les désaccords des hommes dans la reconnaissance d'une vérité unique ne viennent pas du fait que leur raison est différente ou incapable de leur montrer une vérité unique, mais du fait qu'ils ne croient pas en elle. S'ils avaient confiance en leur raison, ils trouveraient un moyen de comparer ses indications en eux-mêmes avec celles des autres. Et ayant trouvé ce moyen de vérification mutuelle, ils seraient convaincus que la raison est une, malgré le fait que, en raison des différentes forces de l'organe de la raison — la pensée — elle montre des choses différentes. La raison fonctionne comme la vue. De même que les organes de la vue — les yeux — révèlent aux hommes différents horizons physiques selon le rayon d'observation, non pas à cause d'un manque d'unité dans les lois de la vision, mais en raison des différences dans le degré de clairvoyance ou des points de vue (au sens propre), l'organe de la raison — la pensée — révèle aux hommes différents horizons intellectuels et moraux non pas à cause d'un manque d'unité dans les lois de la pensée, mais en raison des différences dans le degré de clairvoyance intellectuelle ou des points de vue (au sens figuré). Et comme dans l'observation des horizons physiques l'unilatéralité des points de vue individuels est corrigée par leur fusion en un point de vue commun plus élevé (au sens propre), et comme les différences dans le degré de clairvoyance sont équilibrées par des instruments optiques tels que des lunettes, des jumelles ou des télescopes, ainsi dans l'étude des horizons moraux et spirituels cette même unilatéralité des points de vue individuels est corrigée par leur fusion en un point de vue commun plus élevé ; les différences dans le degré de clairvoyance intellectuelle sont équilibrées par l'éducation, dont le meilleur instrument est le mot prononcé par les sages. Le sage aide à faire naître indépendamment chez les hommes leurs propres idées et sentiments qui sont inscrits en eux depuis l'éternité. Son rôle peut être comparé à celui d'une lunette qui ne donne pas la vue à un aveugle mais amplifie simplement celle même des yeux les plus faibles. Socrate comparait le sage à une sage-femme qui ne donne pas un enfant à une femme mais l'aide simplement à donner naissance au sien. Mais ce n'est pas seulement dans les différences de points de vue et dans les degrés de compréhension que réside la cause des divergences entre les hommes concernant la reconnaissance d'une vérité unique. Une autre cause réside dans l'amour-propre humain, grâce auquel il arrive très souvent qu'une personne ayant intérieurement reconnu la validité des arguments de son interlocuteur continue néanmoins à défendre l'opinion qu'elle a déjà exprimée.
— Fedor Strakhov
