Semaine 422026

Lecture de la semaine 3 de octobre

<t>L’âme De grands esprits et des cœurs chaleureux, ces hommes qui laissent derrière eux une empreinte profonde, représentent dans leur vie, avec une grande vivacité, les étapes mêmes de leur développement, étapes que, dans une certaine mesure, traversent aussi tous les citoyens ordinaires. Ces étapes peuvent être décrites ainsi : 1) Une foi enfantine et inculquée, une soumission complète à toute autorité, une communion calme et confiante avec tous ceux qui nous entourent. 2) Un approfondissement de l’essence de cette foi acceptée avec simplicité, accompagné de doutes tacites quant à sa vérité, et d’un enthousiasme particulier à la fois pour son approbation et pour son expansion, ainsi que pour l’approbation et les éloges des autres. 3) Une tentative de purifier la doctrine reçue, en en chassant tout ce qui est faux, superficiel, superstitieux, en l’élaborant, et en fondant sa vie sur elle ; rupture avec les anciens sympathisants, leur malveillance, et, finalement, 4) la libération complète de la doctrine acceptée par la foi, la reconnaissance uniquement de ce qui est conforme à la raison et à la conscience, la conscience de sa solitude au milieu des hommes et, en même temps, de son unité avec Dieu, un amour élevé et profond pour un petit nombre d’êtres chers, et, vis‑à‑vis de la majorité, peur et haine – et la fin. Tous les hommes, qu’ils le veuillent ou non, passent plus ou moins consciemment par ces quatre étapes : d’abord une confiance absolue, puis des doutes à peine perceptibles mais toujours présents, ensuite une tentative, parfois faible, mais toujours présente, d’établir une certaine compréhension propre de la vie, et enfin, la confrontation avec Dieu, la pleine connaissance de la vérité, la conscience de la solitude – et la fin. Tous les humains traversent ces états, mais chez Félicité de La Mennais, ils se sont manifestés avec une rare intensité et une grande fécondité. Félicité de La Mennais est né en Bretagne en 1782. En 1816, il a été ordonné prêtre. Bien qu’il ait toujours été profondément religieux dès l’enfance, il n’est pas devenu prêtre par son propre désir. D’après ses lettres, il ressort clairement qu’il ne s’est engagé dans l’Ordre que parce que ses proches ont insisté. Ceux‑ci, voyant sa religiosité, voulaient l’utiliser au profit de l’Église. Et en effet, une fois devenu prêtre, La Mennais a consacré toutes ses forces au service de l’Église catholique, dans la vérité de laquelle il ne doutait nullement, selon lui, à cette époque. La Mennais voyait le déclin de la foi dans la société et dans le peuple, et s’efforçait de la relever, prouvant surtout sa vérité par le fait que le catholicisme est la religion la plus répandue, acceptée par la majorité de l’humanité. Selon lui, la vérité n’est pas chose qu’un individu puisse saisir seul : la vérité ne se révèle que dans une collectivité. Or la majorité reconnaît le catholicisme, donc la vérité du catholicisme serait incontestable. Et puisque le catholicisme représente lui‑même la plus haute vérité, il faut alors s’y soumettre, et le faire passer par l’État. L’État, estimait‑il alors, ne peut exister sans religion, la religion ne peut exister sans l’Église, et l’Église ne peut exister sans le pape. Telle était alors la conviction de La Mennais. Il l’expose dans l’un de ses premiers ouvrages, *Essai sur l’indifférence en matière de religion* : c’est la première phase de son état d’âme – la foi sans aucun doute. Comme La Mennais plaçait tous ses espoirs dans le pouvoir de l’État comme protecteur de la religion catholique, ces vues le rapprochèrent des extrémistes défenseurs du pouvoir monarchique, et il commença à écrire pour le journal *Le Conservateur*. Dans ce journal, il occupait une position exceptionnelle, et, comme le remarquent ses collaborateurs, la religion restait chez lui, alors, toujours la première préoccupation ; le pouvoir monarchique ne l’intéressait que dans la mesure où il pouvait favoriser le triomphe du catholicisme. Mais bientôt, La Mennais comprit que les intérêts du pouvoir et les intérêts de la religion ne sont pas seulement distincts, mais souvent opposés, voire que, parfois, il est dans l’intérêt des autorités d’opprimer la religion. Saisi de cela, il changea d’avis, quitta le journal, et se mit à exiger non pas l’appui du pouvoir pour la religion et une union avec lui, mais, au contraire, une liberté religieuse et une non‑ingérence de l’État dans les affaires de l’Église. Il ne s’arrêta pas là, et alla bientôt plus loin : il exigea la séparation de l’Église et de l’État, condamna le pouvoir gouvernemental, et, involontairement, se rapprocha des révolutionnaires, justifiant la révolution de 1830. C’était la deuxième phase de son état d’âme. Durant la révolution de 1830, La Mennais entre en coopération avec Montalembert et Lacordaire pour fonder la revue *L’Avenir*, qui prêchait notamment : 1) la séparation de l’Église et de l’État ; 2) des garanties pour l’individu ; 3) l’abolition de la chambre des pairs et de l’extrême centralisation ; 4) l’abolition des qualifications obligatoires et l’instauration du suffrage universel. Dans ce journal, il affirmait que le pouvoir d’État ne doit pas s’immiscer dans les affaires de l’Église, et que, par suite, les autorités ecclésiastiques ne doivent pas participer aux affaires gouvernementales : le pape doit donc renoncer au pouvoir laïque, et le clergé, au salaire de l’État. De telles vues ne pouvaient rencontrer aucune sympathie à Rome. Anticipant la réaction, La Mennais se rend à Rome, espérant convaincre les autorités papales de la nécessité de telles concessions, au nom de la conservation de l’influence de l’Église sur les nations. Mais le pape ne le reçoit pas, et il ne reçoit aucune réponse. Très déçu dans son espoir de renouveau du catholicisme, La Mennais rentre à Paris, et continue quelque temps la publication de son journal, dans lequel il exprime l’idée qu’il faut modifier les formes mêmes du catholicisme pour qu’il puisse continuer à dominer les nations. C’est la troisième phase. En 1832 paraît une encyclique papale condamnant toutes les pensées exprimées par La Mennais. Et, quoique ce fût pour lui une douleur immense, il admet que le catholicisme est incurable, irréformable. Dès lors, il rompt toute relation avec Rome, et écrit son célèbre *Paroles d’un croyant*. Sous la forme de psaumes bibliques et de paraboles évangéliques, La Mennais y attaque le système économique et politique existant, qu’il juge en contradiction avec les exigences de la religion. Ce livre est aussitôt condamné par le pape, et La Mennais se sépare alors complètement de l’Église, et consacre les dernières années de sa vie au service du peuple. C’est la quatrième et dernière phase. Les dernières années de La Mennais se passent loin de la vie politique, presque dans la solitude et la pauvreté, et il se consacre exclusivement à des travaux littéraires. Il termine, entre autres, une esquisse de « philosophie » et écrit l’un des meilleurs commentaires sur les quatre Évangiles. L’idée principale de La Mennais, qu’il répète dans tous ses livres, articles et discours (quand il est député), est que les hommes eux‑mêmes doivent décider de leur propre destin et organiser leur propre vie. Comme pour la défense de l’Église catholique, il se fonde sur le même principe : le porteur de la vérité et de la perfection morale ne peut être un individu isolé, mais la totalité du peuple, la foule, et, à la limite, tout le genre humain. En donnant les pleins pouvoirs au peuple, La Mennais n’a jamais cessé de rappeler que nulle réforme extérieure, aucun changement au sein du gouvernement, ne peuvent améliorer la condition du peuple si celui‑ci ne s’efforce pas, en même temps, d’élever constamment sa vie morale. « Veillez seulement à ce que votre volonté soit juste », disait‑il au peuple, « et la justice triomphera toujours. Respectez les droits même de ceux qui piétinent les vôtres. Que la sécurité de tous, sans exception, soit pour vous sacrée. Le devoir est pour tous, et toujours obligatoire. Si vous le brisez une fois, où vous arrêterez‑vous ? Vous n’aidez pas le trouble, vous ne donnez pas plus de force au désordre. De quoi vous accusez vos ennemis ? De ce que vous voulez remplacer leur domination par la vôtre, abuser du pouvoir comme ils en ont abusé, de ce que vous nourrissez des pensées de vengeance et des intentions tyranniques. D’où la peur indéfinie qu’ils ont de vous, et qu’ils utilisent, avec intelligence, pour prolonger votre esclavage. » « Rien n’est possible dans le domaine social, ajoutait‑il, sans un travail spirituel profond au sein des masses. » La Mennais regardait les systèmes socialistes et communistes avec une attitude négative. Il estimait qu’ils ne tiennent pas compte des lois de la nature humaine, et cherchent à remplacer le cours naturel de la vie par la violence du pouvoir. Il ne les approuvait surtout pas parce qu’ils se bornaient à des objectifs purement matériels et ne reconnaissaient pas la nécessité de la religion. Pour toute réorganisation sociale, il jugeait indispensable de ne pas viser d’abord le bien‑être matériel, mais le bien moral, et de chercher la victoire de la raison et du devoir sur les passions. Dans les années cinquante, La Mennais tombe malade. Sentant que sa maladie est mortelle, il appelle son amie Barbe, et la nomme, pendant sa maladie, et par testament, son intendant pour la gestion de sa maison. Il laisse, en outre, une déclaration écrite par laquelle il exprime le désir d’être enterré parmi les pauvres, et comme un pauvre : qu’on ne place aucun monument sur sa tombe, et que son corps soit conduit directement au cimetière, sans passer par l’église. Malgré toutes les tentatives du clergé pour le ramener à l’Église, La Mennais, jusqu’au bout, répondait à de telles démarches par un refus doux mais ferme, et ne permettait pas qu’un prêtre lui soit envoyé. Il meurt calmement et fermement, avec la même foi vivante en Dieu, avec laquelle il a vécu toute sa vie d’adulte. Ses derniers mots furent : « Je sens que la fin est venue ; je dois me soumettre à la volonté de Dieu, et je me sentirai bien quand je serai avec lui. » Et dans les toutes dernières minutes, il répétait plusieurs fois : « C’est un moment heureux. » Il meurt le 27 février 1854. Le cas de La Mennais, ce « grand ouvrage », comme disent les Français, est immense, et loin d’être assez apprécié. Lui, comme tous les grands esprits et tous les cœurs ardents, a ouvert le chemin par lequel l’humanité avancera inévitablement, et avance déjà : le chemin de la libération de la foi chrétienne extérieure et fausse, et de l’établissement, comme base fondamentale, de l’enseignement chrétien authentique, qui transforme à la fois la vie de l’individu et la société tout entière.

Tolstoï.