Semaine 462026

Lecture de la semaine 3 de novembre

<t>Les exigences de l’amour Imaginons des hommes et des femmes, un mari, une épouse, un frère, une sœur, un père, une fille, une mère, un fils, appartenant à la classe aisée, qui ont compris toute la faute morale d’une vie luxueuse et oisive au milieu de la pauvreté du peuple et de l’oppression par le travail, et qui quittent la ville. Ils donnent leur bien, se défont de leurs excédents d’une manière ou d’une autre, et conservent seulement ce qui leur est strictement nécessaire, par exemple cent cinquante roubles par an pour deux personnes, sans rien garder de plus ; ils gagnent ensuite leur vie par quelque savoir-faire, par exemple en peignant sur porcelaine ou en traduisant de bons livres. Ils s’installent dans un village russe, louent ou achètent une petite maison, cultivent de leurs propres mains leur potager et leur verger, soignent les abeilles, et, en même temps, apportent aux villageois de l’aide médicale et de l’aide éducative : ils apprennent aux enfants, écrivent des lettres, des requêtes et d’autres papiers. À première vue, qu’y aurait-il de meilleur qu’une telle vie ? Pourtant, cette vie cessera bien vite d’être sereine si ces gens ne se mentent pas à eux-mêmes et s’ils sont sincères. Car s’ils ont renoncé aux avantages et aux plaisirs, aux décorations de l’existence que leur offraient la ville et l’argent, c’est uniquement parce qu’ils reconnaissent les autres hommes comme leurs frères, égaux devant le Père, non pas égaux par les capacités ou les mérites si l’on veut, mais égaux par le droit à la vie et à tout ce qu’elle peut donner. S’il est encore possible de douter de l’égalité des hommes quand on considère des adultes, chacun avec son passé particulier, ce doute disparaît dès qu’on regarde les enfants. Pourquoi cet enfant aurait-il tous les soins, toute l’aide nécessaire à son développement physique et intellectuel, tandis que cet autre, doué des mêmes dispositions, voire de dispositions meilleures, deviendrait rachitique, dégénéré, demi-nain, faute de lait, et resterait un homme ignorant et sauvage, enchaîné par les superstitions, uniquement à cause du travail brutal et de la misère ? Après tout, si ces gens ont quitté la ville et vivent au village ainsi qu’ils le font, c’est uniquement parce qu’ils croient non pas en paroles, mais en réalité, à la fraternité des hommes, et qu’ils veulent, s’ils ne peuvent l’accomplir entièrement, du moins la réaliser dans leur vie. Mais cette tentative de réalisation, si elle est sincère, doit les conduire dans une situation terrible et désespérée. Avec les habitudes d’ordre, de confort et surtout de propreté acquises depuis l’enfance, ils arrivent au village et, après avoir loué ou acheté une maison, ils la débarrassent des insectes, la tapissent peut-être eux-mêmes, y apportent le mobilier nécessaire, sans luxe, mais indispensable : un lit de fer, une armoire, un bureau. Et ils y vivent. Au début, les habitants se montrent timides envers eux : ils s’attendent, comme à l’égard de tous les riches, à ce qu’ils défendent leurs avantages par la force, et n’osent donc pas les aborder avec des requêtes et des exigences. Peu à peu, cependant, l’état d’esprit des nouveaux venus se précise : ils se montrent prêts à servir gratuitement, et les gens les plus hardis et les plus importuns comprennent par expérience que ces nouveaux habitants ne refusent pas et qu’on peut tirer profit d’eux. Alors commencent les demandes de toute sorte, de plus en plus nombreuses. Il ne s’agit pas seulement de mendicité, mais aussi de l’exigence naturelle de partager ce qui est superflu avec ceux qui n’ont rien ; et pas seulement de demandes, mais aussi du sentiment, chez ceux qui se sont installés dans le village et vivent au contact étroit du peuple, de la nécessité inévitable de donner leur excédent là où le besoin est extrême. Mais ils ne ressentent pas seulement le besoin de donner leur surplus : ils se trouvent sans cesse dans une situation où l’on a quelque chose en trop et où, en même temps, tout le monde, c’est-à-dire l’homme moyen, devrait avoir ce qui n’existe pas en quantité suffisante, ce que chacun devrait posséder. Il n’y a pas de juste milieu. Il semble qu’il faille garder un verre de lait, mais voilà que Matrena a deux enfants : un nourrisson qui ne trouve pas de lait dans le sein de sa mère et un enfant de deux ans qui commence à dépérir. Il semble qu’il faille garder un oreiller et une couverture pour dormir au terme d’une dure journée, mais voici un malade qui s’allonge sur un mauvais vêtement et frissonne la nuit, recouvert d’un sac. Il semblerait possible de garder du thé et de la nourriture, mais il faut les donner à des vagabonds, à des faibles, à des vieillards. Il semble même qu’on puisse conserver au moins la propreté de la maison, mais des garçons mendiants viennent y passer la nuit et apportent des poux. On ne peut pas s’arrêter, et où faudrait-il s’arrêter ? Ceux-là seuls qui ne connaissent pas du tout ce sens de la conscience fraternelle des hommes, à l’origine de cette vie au village, ou ceux qui sont tellement habitués au mensonge qu’ils ne distinguent même plus la vérité de l’hypocrisie, diront qu’il existe une limite où l’on peut et où l’on doit s’arrêter. C’est là tout le problème : il n’y a pas de limite, parce que le sentiment au nom duquel on agit est tel qu’il ne peut pas en avoir ; et s’il y avait une limite, cela voudrait seulement dire que ce sentiment n’existait pas, qu’il ne s’agissait que d’hypocrisie. J’imagine sans cesse ces gens. Ils ont travaillé toute la journée, sont rentrés chez eux, n’ont plus ni lit ni oreillers, dorment sur la paille qu’ils ont trouvée, et, après avoir mangé un peu de pain, vont se coucher. C’est l’automne ; il pleut, il neige. On frappe à leur porte. Ne peuvent-ils pas ne pas ouvrir ? Un homme entre, trempé et brûlant de fièvre. Que faire ? Le coucher sur de la paille sèche ? Il n’y en a plus. Il faut donc soit chasser le malade, soit le faire coucher sur le sol humide, ou bien lui donner sa propre paille et, soi-même, puisqu’il faut bien dormir quelque part, s’allonger à côté de lui. Mais cela ne suffit pas : voilà qu’arrive un homme que l’on sait ivrogne et débauché, qu’on a déjà aidé plusieurs fois et qui a bu à chaque fois ce qu’on lui donnait ; il vient maintenant, les mâchoires tremblantes, et demande qu’on lui rende trois roubles qu’il a volés et dépensés, faute de quoi il sera jeté en prison. On répond qu’il ne reste que quatre roubles, et qu’ils sont nécessaires pour le lendemain, pour payer quelque chose. Alors l’homme dit : « Vous voyez, quand il s’agit de parler, vous êtes comme tout le monde ; mais quand il s’agit d’agir, vous laissez périr celui que vous appelez votre frère, pourvu que vous soyez en sécurité. » Que faire alors ? Que faut-il faire ? Ne pas s’arrêter, c’est ruiner sa vie, attraper des poux, dépérir, mourir, et cela semble inutile. S’arrêter, c’est renoncer à tout ce qu’on a fait, au nom de ce pour quoi l’on a travaillé. Et pourtant on ne peut pas renoncer, car ce n’est ni moi ni le Christ qui avons inventé que nous sommes frères et que nous devons nous servir les uns les autres ; c’est ainsi, et il est impossible d’arracher du cœur d’un homme une conscience qui y est entrée. Alors comment faire ? Existe-t-il une autre issue ? Imaginons maintenant que ces gens, sans se laisser arrêter par la situation terrible dans laquelle le devoir de sacrifice les a placés, au point de conduire inévitablement à la mort, décident que tout cela vient du fait que les moyens dont ils disposaient pour aider le peuple étaient trop faibles, et qu’ils seraient bien plus utiles avec beaucoup d’argent. Imaginons qu’ils trouvent des sources de soutien, réunissent des sommes énormes et commencent à aider. Quelques semaines à peine s’écouleraient, et il se produirait la même chose. Très vite, tous les moyens, quels qu’ils soient, seraient absorbés par les trous creusés par la pauvreté, et la situation resterait la même. Mais il existe peut-être une troisième issue ? Certains disent qu’elle consiste à instruire les gens, et qu’ainsi l’inégalité disparaîtra. Mais cette solution est manifestement hypocrite : on ne peut pas éduquer un peuple qui se trouve constamment au bord de la famine. Et surtout, le manque de sincérité de ceux qui prêchent cette voie se voit déjà au fait qu’on ne peut pas, tout en prétendant travailler à l’égalité, supporter soi-même cette inégalité toute sa vie, ne serait-ce qu’au nom de la science. Il existe pourtant une quatrième issue : contribuer à la destruction des causes mêmes qui produisent l’inégalité, c’est-à-dire contribuer à la destruction de la violence qui l’engendre. Et cette solution ne peut venir à l’esprit que d’hommes sincères qui essaieront de mettre en œuvre dans leur propre vie la conscience de la fraternité humaine. Alors ces hommes devront dire : si nous ne pouvons pas vivre ici, parmi ces gens, au village, si nous sommes placés dans une situation si terrible que nous devons inévitablement dépérir, attraper des poux et mourir lentement, ou renoncer au fondement moral même de notre vie, cela vient du fait que les uns sont riches et les autres pauvres ; cette inégalité vient de la violence ; et puisque tout repose sur la violence, il faut lutter contre elle. Seule la destruction de cette violence et de l’esclavage qui en résulte peut rendre possible un tel service aux hommes, où il n’y aurait plus de sacrifice inévitable de sa vie. Mais comment détruire cette violence ? Où est-elle ? Elle est dans le soldat, dans le policier, dans le chef, dans le château qui verrouille ma porte. Comment lutter contre cette violence ? Et comment le faire sans tomber soi-même dans la violence ? Car combattre la violence par la violence signifie seulement mettre une nouvelle violence à la place de l’ancienne. Aider à l’instruction par des moyens fondés sur la violence signifie la même chose. Réunir de l’argent acquis par la violence pour aider des hommes privés de tout en utilisant la violence, c’est employer la violence pour panser les plaies qu’elle a elle-même causées. Si nous luttons contre la violence non par la violence, mais par la prédication de la non-violence, par la dénonciation de la violence et surtout par l’exemple de la non-violence et du sacrifice, alors, pour un homme qui veut vivre chrétiennement au milieu d’un monde de violence, il n’y a pas d’autre issue que le sacrifice, et le sacrifice jusqu’au bout. Un homme n’a peut-être pas la force de se jeter dans cet abîme, mais un homme sincère, qui veut accomplir la loi de Dieu dans sa conscience, ne peut pas ne pas voir ce que lui impose son devoir. Peut-être ne fera-t-il pas ce sacrifice, mais s’il veut satisfaire les exigences de l’amour, il doit le reconnaître et l’énoncer, et se considérer comme coupable s’il n’a pas tout donné, toute sa vie, et ne pas se tromper lui-même. Et ce sacrifice est-il vraiment aussi terrible qu’il y paraît ? Après tout, le fond du besoin n’est pas si profond, et nous sommes souvent comme ce garçon qui resta accroché toute la nuit, les mains crispées, au-dessus du puits dans lequel il était tombé, effrayé par une profondeur imaginaire, alors qu’à un demi-archine au-dessous de lui se trouvait un fond sec.

Tolstoï.