Semaine 232026

Lecture de la semaine 1 de juin

ÂME Olenka, la fille de l’ancien inspecteur Plemiannikov, était assise sur le porche de sa cour, plongée dans ses pensées. Il faisait doux, de fines mouches la harcelaient, et le soir s’approchait. Vers l’est, de gros nuages noirs montaient lentement, et un souffle d’humidité passait de temps à autre dans l’air. Au milieu de la cour se tenait Kukin, propriétaire du jardin de Tivoli, qui vivait justement là, dans une dépendance. Il levait la tête vers le ciel : « Encore ! disait‑il d’un air désespéré. Il va encore pleuvoir ! Tous les jours il pleut, comme si c’était exprès… C’est la ruine ! Les pertes sont énormes… » Il se tournait vers Olenka et lui parlait longuement du théâtre, du public ignorant, des mauvais spectacles, de la pluie qui chasse les gens, et de tous ses soucis. Olenka l’écoutait, silencieuse, les yeux brillants, tandis que des larmes lui montaient aux paupières. Le malheur de Kukin l’atteignit si profondément qu’elle tomba amoureuse de lui. Il était petit, maigre, de teint jaune, les cheveux fins, toujours à parler dans un ténor liquide, et son visage portait en permanence une trace de désespoir. Mais il éveillait en elle un amour réel et profond. Olenka ne pouvait pas vivre sans aimer quelqu’un : elle avait aimé son père, sa tante, sa professeure de langue française, et maintenant, voilà qu’elle aimait Kukin de tout son être. Après leur mariage, Kukin ne cessa plus de se plaindre de la pluie et des pertes, mais le visage de l’angoisse demeura figé sur son visage. Olenka, elle, s’adaptait à la vie du théâtre : elle tenait la caisse, surveillait l’ordre, discutait avec les acteurs, se comportait comme s’il n’y avait rien de plus précieux au monde que le théâtre. Elle parlait de tout comme Kukin, et répétait ses jugements sur le public, sur les artistes, sur les critiques. Les comédiens l’adoraient, l’appelaient « Vanya et moi » et « chérie ». Elle les plaignait, les prêtait, pleurait en secret quand elle se sentait flouée, mais ne se plaignait jamais auprès de son mari. L’hiver, la compagnie louait le théâtre de la ville ; tout se passait assez bien, mais Kukin restait maigre, jaune, et devenait encore plus sombre. Olenka, au contraire, avait pris du poids, rayonnait de bien‑être, et le soignait avec tendresse : elle lui donnait des tisanes, le frictionnait, enveloppait sa poitrine dans de doux châles. « Comme tu es bon avec moi, disait‑il. Comme tu es mignonne. » Au Carême, Kukin partit à Moscou pour recruter une troupe. Olenka ne pouvait plus dormir sans lui. Elle comparait sa solitude à celle d’une poule sans coq, tremblait de tout son être, et priait la nuit en regardant les étoiles. Mais un soir, un télégramme arriva. Olenka lut les mots glacés : « Ivan Petrovich est mort subitement. Funérailles mardi… » Elle se jeta sur le sol, fondant en larmes : « Mon chéri… Pourquoi t’ai‑je rencontré ? À qui m’as‑tu laissée, pauvre Olenka, pauvre malheureuse… » Kukin fut enterré à Moscou, et Olenka rentra veuve, brisée. Les voisins murmuraient en la voyant pleurer dans la rue : « La pauvre… Comme elle se tue ! » Trois mois plus tard, elle revint de la messe, triste, en grand deuil, lorsque Vassia Poustovalov, le directeur de l’entrepôt de bois, la croisa. Il la ramena chez elle, lui parla de la volonté de Dieu, de la souffrance, de la patience, et, sans rien dire d’autre, il lui laissa une impression profonde. Olenka tomba vite amoureuse de lui, et, peu de temps après, ils se marièrent. Avec Poustovalov, elle se mit à vivre comme une marchande de bois : « Le prix du bois augmente de vingt pour cent chaque année… On achète le bois à Moguilev, et le taux, mon Dieu, quel taux ! » Elle répétait ses soucis, ses chiffres, ses inquiétudes, et ses pensées s’alignaient sur les siennes. Le théâtre ? Le cirque ? Le spectacle ? « Vasechka et moi n’avons pas le temps pour ces bagatelles. Nous sommes des gens qui travaillent. » Le samedi, la veille de la fête, le dimanche les messes, le thé, la pâtisserie, les jours calmes, la vie rangée. Lorsque Poustovalov partit en hiver, attrapa froid, tomba malade, et finit par mourir, Olenka se retrouva, de nouveau, veuve et vide. Elle passa plusieurs mois reclusée, en prière, en larmes, puis, peu à peu, ouvrit à nouveau ses volets, alla voir le vétérinaire Smirnin, et, sans même s’en rendre compte, s’attacha à lui, répétant ses propos sur la santé des animaux, sur la peste bovine, sur les abattoirs urbains. Mais ce bonheur-là aussi s’arrêta : le régiment partit, et Smirnin l’abandonna. Seule, la maison s’assombrit, la cour se remplit de ronces, et Olenka devint vieille, laide, sans opinion, sans amour, sans personne. Les gens, dans la rue, ne la regardaient plus avec la même douceur. Le monde, autour d’elle, semblait devenu muet, sans sens. Un soir de juillet, le vétérinaire Smirnin revint, marié, avec son fils Sasha, et Olenka, en le voyant, s’effondra en larmes, le suppliant de loger chez elle, de la laisser prendre soin d’eux. Ils emménagèrent, la maison fut repeinte, la cour revint à la vie, et Olenka retrouva un sourire. Et surtout, elle tomba amoureuse de Sasha. Elle le regardait répéter ses leçons, lui répétait ses mots, et, pour la première fois depuis des années, elle se sentit à nouveau vivre. « Un morceau de terre entouré d’eau, c’est une île… » Ce fut la première opinion qu’elle formula d’elle‑même, pleine de confiance, et non plus répétée mécaniquement. Les journées de classe, les devoirs, les fables, la langue, l’avenir : Olenka vécut maintenant pour le jour où Sasha, devenu médecin ou ingénieur, aurait une maison, des chevaux, une famille, et serait heureux. Elle s’endormait chaque nuit en pleurant, en rêvant à cette vie future, et le chat noir ronronnait à ses côtés, comme une présence fidèle. APRÈS-MOT SUR L’HISTOIRE « CHÉRIE » Léon Tolstoï commente ensuite l’histoire en disant ceci : si l’auteur pensait d’abord se moquer de la créature pathétique qu’est Olenka, qui change d’opinions avec chaque homme qu’elle aime, le poète, malgré lui, bénit cette âme plutôt que de la maudire. Tolstoï compare Tchekhov à Balaam, prophète appelé pour maudire Israël, mais à qui Dieu fit prononcer des bénédictions. Ainsi, là où Tchekhov voulait dénoncer une femme faible, soumise et sans opinion, il a fini par célébrer, sans le vouloir, la grandeur de l’amour féminin, l’abandon total de soi, la capacité de la femme à porter toute sa vie vers celui qu’elle aime, qu’il s’agisse d’un marionnettiste de théâtre, d’un marchand de bois, d’un vétérinaire, ou, finalement, d’un garçon encore en grand bonnet d’écolier. Tolstoï conclut que c’est là, dans cette capacité inépuisable de la femme à aimer, à consoler, à soutenir, que réside sa vertu la plus grande, et non dans l’imitation des occupations masculines. Et c’est pourquoi, malgré ses intentions, Tchekhov a fait d’« Olenka » une image de ce que la femme peut être : heureuse elle‑même, et capable de rendre heureux ceux que le destin met sur sa route.

Léon Tolstoï