Semaine 172026

Lecture de la semaine 4 de avril

GRAINS GROS COMME UN ŒUF DE POULE Un jour, des enfants trouvèrent dans un ravin une chose de la taille d’un œuf de poule. Elle avait comme une rainure au milieu et ressemblait à un grain. Un voyageur la remarqua, la leur acheta pour quelques pièces, puis l’emporta en ville et la vendit au roi comme une curiosité rare. Le roi fit appeler des savants et leur demanda : « Qu’est-ce que ceci ? Est-ce un œuf ou une graine ? » Les savants réfléchirent longuement, mais ne purent répondre. L’objet resta posé sur le rebord d’une fenêtre. Un jour, une poule entra, le picora et en perça la coque : tous virent alors que c’était bien un grain. Les savants déclarèrent au roi : « C’est un grain de seigle. » Le roi s’étonna et leur ordonna de découvrir où et quand un tel grain avait pu pousser. Les savants cherchèrent dans leurs livres, mais ne trouvèrent rien. Finalement, ils dirent : « Il faut interroger les paysans. Peut-être les anciens savent-ils quelque chose. » Le roi fit venir un vieillard. On amena un homme très âgé, courbé, édenté, marchant péniblement avec deux béquilles. Le roi lui montra le grain. Le vieil homme le distinguait à peine : il le regarda, le toucha. Le roi lui demanda : « Dis-moi, grand-père, as-tu déjà vu un tel grain ? En as-tu semé ? En as-tu acheté ? » Le vieil homme, presque sourd, répondit avec effort : « Non. Je n’ai jamais semé ni récolté un tel grain, ni même acheté. À mon époque, les grains étaient déjà plus petits. Mais demandez à mon père, peut-être saura-t-il. » On fit venir le père du vieillard. Celui-ci marchait avec une seule béquille, voyait encore bien et entendait mieux. Le roi lui posa les mêmes questions. Le vieil homme répondit : « Non, je n’ai jamais vu un tel grain. Mais à mon époque, nous ne connaissions pas l’argent : chacun vivait de son propre pain et partageait avec les autres. Nos grains étaient plus gros que ceux d’aujourd’hui, mais pas comme celui-ci. J’ai entendu dire que, du temps de mon père, ils étaient encore meilleurs. Interrogez-le. » On fit alors venir le grand-père. Il arriva sans béquille, d’un pas assuré, les yeux clairs, la parole ferme. Le roi lui montra le grain. Le vieil homme le regarda, le mordit et dit : « Oui, je le connais. C’est le pain de mon époque. » Le roi demanda : « Où trouvait-on un tel grain ? L’achetais-tu ou le cultivais-tu ? » Le vieil homme sourit : « De mon temps, personne n’aurait pensé à vendre ou acheter du pain. Nous ne connaissions pas l’argent. Chacun produisait son propre pain en abondance. J’ai moi-même semé, récolté et battu ce grain. » Le roi poursuivit : « Et où se trouvaient vos champs ? » Le vieil homme répondit : « La terre était à Dieu. Là où l’on labourait, là était le champ. Personne ne disait “ma terre” : chacun appelait sien seulement le fruit de son travail. » Alors le roi demanda : « Explique-moi deux choses : pourquoi un tel grain poussait autrefois et ne pousse plus aujourd’hui ? Et pourquoi ton petit-fils marche avec deux béquilles, ton fils avec une seule, tandis que toi, si âgé, tu marches droit, avec des yeux vifs et une parole claire ? » Le vieil homme répondit : « Cela vient de ce que les hommes ont cessé de vivre de leur propre travail et ont commencé à convoiter le bien d’autrui. Autrefois, ils vivaient selon la loi de Dieu : chacun travaillait pour lui-même et ne profitait pas des autres. »

Léon Tolstoï